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L’imposture de l’« universalité de la science » et le naufrage de l’université africaine

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Loin d’être un idéal neutre ou un vecteur d’émancipation globale, la prétention à l’universalité de la science occidentale constitue, en réalité, l’une des armes géopolitiques et géostratégiques les plus dévastatrices de la domination postcoloniale. Elle agit comme un véritable frein au génie scientifique africain, réduisant nos universités et nos enseignants-chercheurs au rang de simples récitateurs de paradigmes pensés ailleurs et pour d’autres réalités.

La géopolitique du savoir : de la colonisation des terres à la colonisation des esprits

L’impérialisme scientifique ne date pas d’aujourd’hui, mais il s’est paré de vêtements académiques respectables. En imposant ses méthodes, ses critères d’évaluation et ses grilles de lecture comme la mesure unique de la « vraie » science, l’Occident opère un véritable détournement épistémologique.

La science n’est jamais hors-sol ; elle est le produit d’une histoire, d’une culture, de besoins matériels et de choix de société. En décrétant que sa science est « universelle », l’Occident a accompli un coup de force géopolitique : transformer ses spécificités locales et ses intérêts stratégiques en normes mondiales obligatoires.

Ce piège conceptuel produit deux effets pervers majeurs sur notre appareil universitaire :

1- La captation et la déviation de la recherche africaine : Pour exister académiquement (publier dans des revues dites « de rang A », obtenir des financements internationaux, être invité dans des colloques), le chercheur africain est contraint de se plier aux priorités définies par les centres de décision occidentaux. Il s’évertue à répondre aux interrogations du « maître », tout en délaissant la résolution des problèmes urgents de son propre environnement.

2- L’extraversion intellectuelle : Nos départements de sciences humaines et sociales regorgent de thèses consacrées à Emmanuel Kant, à René Descartes ou aux penseurs des « Lumières » françaises. S’il n’est pas question de nier l’intérêt de la culture générale internationale, force est de constater que des pans entiers de ces travaux académiques tournent à vide.

Que produisent-ils pour le quotidien de nos populations ?

En quoi contribuent-ils à la souveraineté alimentaire, industrielle, sécuritaire ou monétaire de l’Afrique ?

Le contre-exemple chinois : la souveraineté par la réactualisation paradigmatique

Pendant que l’Université africaine s’épuise à singer le modèle occidental, d’autres puissances ont compris que la véritable émergence repose sur le refus de l’assimilation scientifique.

L’exemple de la Chine est à cet égard hautement didactique. La Chine n’a pas rejeté la science occidentale de manière aveugle ; elle l’a déconstruite, sélectionnée, réappropriée et surtout intégrée à sa propre cosmogonie, sa culture et ses priorités stratégiques nationales. Le modèle de développement chinois, son approche de la médecine traditionnelle intégrée aux technologies modernes, ou encore sa gouvernance, ne découlent pas d’une application servile des théories de Montesquieu ou d’Adam Smith, mais d’une réactualisation permanente de la pensée confucéenne et du pragmatisme stratégique asiatique.

Résultat : la Chine est devenue une hyperpuissance technologique et scientifique précisément parce qu’elle a refusé le dogme de l’universalité occidentale, affirmant haut et fort la primauté de ses réalités locales et de ses visions du monde.

L’aberration méthodologique : faire de la culture un simple objet d’étude plutôt qu’une matrice de savoir

Quelle est cette science conduite en Afrique qui relègue notre culture, nos systèmes de pensée et nos cosmogonies au rang de folklore ou d’objets d’études anthropologiques pour chercheurs occidentaux en mal d’exotisme ?

Une science déconnectée de son socle culturel est une science stérile. Il est épistémologiquement absurde de prétendre construire une réflexion scientifique solide sans y intégrer :

– Les réalités sociologiques et anthropologiques : Les structures sociales, les modes d’organisation communautaires et les mécanismes traditionnels de régulation des conflits.
– Les données cosmogoniques et philosophiques : La vision africaine de l’homme, de la nature, du temps et du lien entre le matériel et l’immatériel.
– Les exigences environnementales et écologiques : Les connaissances pharmacologiques traditionnelles, la gestion durable des écosystèmes et l’adaptation climatique locale.

En maintenant nos cultures dans la catégorie des « sujets à étudier » plutôt que d’en faire la matrice même de la production de nos savoirs, nous nous condamnons à rester le prolongement de la recherche occidentale. L’Université africaine devient une simple succursale cognitive, incapable de stimuler le génie créatif de sa jeunesse.

Pour une rupture épistémologique et un réarmement stratégique de l’Afrique

Peut-on valablement parler de sciences sans ancrage territorial et sociétal ?

La réponse est un « NON » catégorique.

La persistance de cette illusion universelle constitue aujourd’hui le principal goulot d’étranglement qui bloque l’autodétermination et la capacité de transformation du continent.

Pour briser ces chaînes invisibles mais tenaces, une refondation globale de notre politique scientifique et universitaire s’impose à travers quatre leviers majeurs :

1- Démanteler le complexe d’infériorité académique : Libérer les programmes scolaires et universitaires de la tutelle conceptuelle occidentale. Il ne s’agit pas de vivre en autarcie, mais de filtrer et d’adapter les apports extérieurs à partir d’un centre de gravité strictement africain.

2- Revaloriser les savoirs endogènes : Intégrer formellement les endoknowledges (pharmacopée, métallurgie traditionnelle, architectures adaptées, théories de la gouvernance communautaire) au sein de la recherche fondamentale et appliquée.

3- Réorienter les critères d’évaluation de la recherche : Évaluer la performance d’un chercheur africain non plus sur son taux de publication dans des revues occidentales souvent inaccessibles au grand public local, mais sur l’impact concret de ses travaux sur l’industrie, la santé, la sécurité, l’agriculture et le niveau de vie des populations.

4- Financer la recherche souveraine : Mettre fin à la dépendance budgétaire des laboratoires africains vis-à-vis des bailleurs de fonds occidentaux, dont les agendas de recherche occultent sciemment nos véritables priorités géopolitiques.

Conclusion : repenser l’université pour libérer la puissance africaine

L’Afrique ne se développera pas avec les concepts des autres. L’urgence n’est plus à la récitation des penseurs du passé européen, mais à l’invention des paradigmes du présent et du futur africain.

Il est temps de dénoncer l’« universalisme scientifique » pour ce qu’il est : une stratégie de neutralisation des intelligences périphériques au profit du centre impérial. Seule une rupture épistémologique assumée, adossée à une volonté politique affirmée et au réarmement de nos universités, permettra au génie scientifique africain de s’exprimer pleinement. Il y va de notre souveraineté, de notre dignité et de la survie de notre continent dans le concert des nations.

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