La séquence diplomatique et militaire qui se joue actuellement au Tchad rythmée par les visites à répétition du chef de l’État tchadien à Paris et la réactivation des accords de défense bilatéraux est trop souvent analysée à travers le prisme étroit d’un simple soubresaut conjoncturel de la politique africaine de la France. C’est une erreur magistrale d’interprétation géopolitique.
Derrière l’agitation apparente de Paris se dessine une architecture bien plus vaste : un plan concerté de l’Occident collectif et de l’OTAN visant à provoquer la chute de l’État-pivot de l’Afrique centrale, le Cameroun.
I- La triple centralité du Cameroun : pourquoi l’occident cible Yaoundé
Si les stratèges de l’OTAN et leurs relais occidentaux focalisent aujourd’hui leurs manœuvres sur le Cameroun, c’est en raison de trois facteurs structurels et géodynamiques majeurs qui font de cet État le cœur battant de la sous-région :
– Le verrou géopolitique et sous-régional de la CEEAC : Le Cameroun constitue l’État-pivot par excellence de la Communauté Économique des États de l’Afrique Centrale. De par sa stabilité relative, sa démographie et sa position charnière entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, il fait office de digue de contrainte contre l’effondrement régional. Disloquer le Cameroun revient à ouvrir une brèche béante à travers laquelle toute l’Afrique centrale bascule dans le chaos sécuritaire.
– La maîtrise énergétique et maritime du Golfe de Guinée : En contrôlant ou en déstabilisant le Cameroun, c’est l’un des verrous maritimes les plus stratégiques de la façade atlantique de l’Afrique qui est visé. Le Golfe de Guinée est un carrefour énergétique mondial majeur. Maîtriser ou fragiliser l’accès camerounais à cette zone, c’est s’assurer un droit de regard et de coercition sur les flux logistiques de demain.
– La manne pétrolière du septentrion et la convoitise des ressources : Les récentes découvertes d’hydrocarbures dans le nord du Cameroun, à proximité immédiate de la frontière tchadienne, aiguisent les appétits des multinationales occidentales. Dans un contexte où l’Occident subit une marginalisation croissante sur le continent africain face à la diversification des partenariats (Chine, Russie, Turquie, pays du Golfe), s’emparer de ces nouveaux gisements ou y provoquer une instabilité endémique pour mieux les contrôler est devenu un impératif stratégique.
II- Le mode opératoire : l’encerclement multidimensionnel par le chaos
Une lecture lucide de la carte géopolitique régionale met en lumière une tangente d’insécurité planifiée qui progresse méthodiquement par cercles concentriques autour des frontières camerounaises :
– Le front Est et Nord-Est (Soudan et RCA) : L’embrasement successif du conflit au Tigré en Éthiopie, puis la guerre civile destructrice au Soudan qui a de facto acté une partition territoriale du pays, ont totalement fracturé la porosité des frontières dans la sous-région. Cette zone grise libère des milliers de combattants, de mercenaires et de milices armées en quête de nouvelles lignes de front. La République Centrafricaine (RCA) voisine sert dès lors de couloir d’acheminement, ouvrant de fait une porte royale vers l’Est-Cameroun.
– Le front Nord (Le Tchad et la sous-traitance ukrainienne) : La zone d’Abéché, carrefour stratégique à l’est du Tchad, a abrité des structures (base militaire française) avec en son sein des instructeurs étrangers notamment ukrainiens, agissant de fait comme des sous-traitants officieux des réseaux français (DGSE) et de l’OTAN, chargés de former et d’encadrer des groupes rebelles centrafricains et régionaux.
– Le front Ouest (La crise sécessionniste instrumentalisée dans le NOSO) : La crise séparatiste dans les régions Camerounaises d’expression « anglophone » ne relève pas uniquement de facteurs internes ; elle bénéficie de ramifications logistiques, politiques et financières ancrées et protégées en Occident, où résident nombre de ses coordinateurs et acteurs agissant sous couvert d’activisme ou de lobbying.
– Le front Nord-Ouest (La menace Boko Haram et ses parrains cachés) : La persistance de la nébuleuse terroriste Boko Haram dans la région du lac Tchad et au nord du Cameroun rappelle les révélations de certains observateurs et responsables politiques (à l’instar d’auditions parlementaires américaines pointant le financement indirect de groupes extrémistes via des structures et ONG occidentales opaques).
– Le retour par la fenêtre géopolitique au Tchad : Chassée d’une grande partie du Sahel (notamment à travers l’Alliance des États du Sahel – AES) et confrontée à la remise en cause radicale de ses bases historiques, la France revient en force au Tchad. Les tractations diplomatiques intenses et les voyages successifs du président tchadien à Paris visent à moderniser, pérenniser et réactiver un dispositif militaire d’encerclement indispensable à la finalisation du plan global.
III- La motivation profonde : l’urgence économique et la perte d’hégémonie
Les revers successifs essuyés par l’Occident en Afrique ne relèvent pas seulement du domaine militaire ou diplomatique ; ils traduisent d’abord une faillite économique. L’éviction des monopoles traditionnels, la perte progressive des marchés publics lucratifs, la contestation ouverte du Franc CFA comme instrument de tutelle monétaire, et l’essor fulgurant des coopérations Sud-Sud ont brisé les chaînes du néocolonialisme classique.
Ne pouvant plus s’imposer par la régulation des marchés, la compétitivité ou la légitimité politique, le bloc occidental mise désormais sur la stratégie de la terre brûlée. L’objectif final des manœuvres en cours n’est pas une recolonisation formelle, devenue obsolète et inopérante, mais l’instauration d’un chaos structurel et durable. Un Cameroun rendu ingouvernable, miné par des foyers terroristes et séparatistes attisés de l’extérieur, se retrouverait contraint de rappeler son ancien tuteur sous le prétexte fallacieux de « l’assistance sécuritaire », restaurant ainsi de force sa dépendance.
Face à cette configuration implacable, la résistance du Cameroun dépasse la simple gestion conjoncturelle d’une crise sécuritaire interne : elle incarne une lutte géopolitique existentielle face à un système international crépusculaire qui a besoin de sa chute pour tenter de survivre.
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