A la UneActualitésGrande InterviewL'Invité

Adja F. Banel Ndiaye : « nous devons désormais passer des déclarations d’intention à des engagements mesurables : suivre la représentation des femmes à tous les niveaux… »

0

Pouvez-vous retracer brièvement votre parcours jusqu’à votre poste actuel de Manager Training and Administration chez ACI Afrique et nous expliquer ce qui vous a conduite vers l’aviation civile ?

Mon parcours s’est construit progressivement, à la croisée de différents domaines. J’ai obtenu un Bachelor en Business Administration à l’Institut Supérieur de Management (ISM) de Dakar, ainsi qu’une Licence en Littérature Africaine et Postcoloniale à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD). J’ai commencé ma carrière à la Fondation UCAD, en qualité d’Assistante de l’Administratrice Générale, tout en poursuivant un MBA en Marketing et Communication (ISM) et un Master en Études Africaines et Postcoloniales (UCAD).

J’ai ensuite rejoint la KOICA, l’Agence Coréenne de Coopération Internationale, comme Project Assistant. Cette expérience a renforcé mes compétences en coordination de projets, en administration et en collaboration dans un environnement international.

En novembre 2019, j’ai intégré la Commission Africaine de l’Aviation Civile (CAFAC), au bureau du Secrétaire Général. C’est à ce moment-là que j’ai découvert l’univers de l’aviation civile et compris qu’il ne se limitait pas aux avions ou aux opérations techniques. L’aviation joue un rôle essentiel dans la connectivité, le développement économique et l’intégration régionale de l’Afrique.

Cette découverte m’a incitée à approfondir mes connaissances à travers un second MBA, cette fois en Management Aéroportuaire à l’ISM. En juin 2023, j’ai rejoint ACI Afrique, où j’occupe aujourd’hui le poste de Manager, Training and Administration. J’identifie les besoins des aéroports, coordonne le développement et le déploiement des programmes de formation, mobilise les experts appropriés et contribue à créer des opportunités de développement professionnel pour les femmes et les hommes qui travaillent dans les aéroports africains. Ce qui m’a donné envie de rester dans ce secteur, c’est à la fois son importance stratégique pour notre continent et sa dimension profondément humaine.

En tant que jeune femme africaine dans un secteur encore largement dominé par les hommes, quels défis avez-vous rencontrés et comment les avez-vous transformés en leviers de progression ?

L’un de mes premiers défis a été de construire ma légitimité dans un environnement où les fonctions techniques et décisionnelles demeurent encore largement masculines. En tant que jeune femme africaine, il faut parfois fournir davantage d’efforts pour faire reconnaître ses compétences, au-delà des perceptions liées à l’âge ou au genre.

J’ai appris à exprimer mes idées avec plus d’assurance, à saisir les occasions de gagner en visibilité et à accepter des responsabilités qui me faisaient sortir de ma zone de confort. La confiance ne précède pas toujours l’action : très souvent, elle se construit en agissant. J’ai donc continué à me former et je me suis appuyée sur la qualité et les résultats de mon travail pour gagner progressivement en crédibilité.

J’ai aussi compris l’importance des mentors et des personnes qui nous encouragent à nous dépasser et qui croient parfois en nos capacités avant même que nous en soyons pleinement conscientes. Aujourd’hui, ces expériences renforcent ma volonté de créer davantage d’opportunités pour les autres femmes et de contribuer à un environnement dans lequel elles pourront évoluer et accéder aux responsabilités sans avoir constamment à prouver qu’elles méritent d’être présentes.

Comment percevez-vous l’évolution de la place des femmes dans l’aviation africaine et quelles actions vous semblent encore nécessaires ?

Je constate une évolution positive. Nous voyons davantage de femmes occuper des postes de responsabilité dans les aéroports, les compagnies aériennes, les autorités de l’aviation civile et les organisations internationales. Les questions d’égalité entre les femmes et les hommes sont également devenues plus visibles dans les politiques institutionnelles.

Cependant, la visibilité ne doit pas être confondue avec une égalité pleinement acquise. Les femmes demeurent sous-représentées dans de nombreuses fonctions techniques, opérationnelles et exécutives. Des obstacles subsistent dans l’accès aux formations stratégiques, aux réseaux professionnels, au mentorat et aux possibilités de promotion.

Nous devons désormais passer des déclarations d’intention à des engagements mesurables : suivre la représentation des femmes à tous les niveaux, élargir leur accès à la formation et préparer davantage de femmes aux fonctions de direction. À travers le Programme ElevateHer et la Charte d’ACI Afrique sur l’égalité des genres, nous cherchons précisément à encourager les aéroports à traduire leurs engagements en actions concrètes.

Quel rôle stratégique la formation joue-t-elle dans la transformation des aéroports africains et quels sont aujourd’hui les besoins prioritaires en compétences ?

La formation n’est pas une fonction de soutien secondaire : elle constitue un véritable investissement stratégique. Les aéroports africains évoluent dans un environnement marqué par la croissance du trafic, les exigences de sécurité et de sûreté, la transformation numérique, les attentes des passagers, les enjeux environnementaux et les contraintes financières. Les infrastructures sont indispensables, mais elles ne peuvent produire les résultats attendus sans des professionnels compétents pour les exploiter, les maintenir et les faire évoluer.

Les besoins concernent notamment la sécurité, la sûreté, la certification des aérodromes, la gestion des opérations, la résilience climatique, la cybersécurité, les données, la transformation numérique et l’expérience passager. Mais l’expertise technique ne suffit plus. Les professionnels doivent également savoir conduire le changement, gérer les crises, mobiliser les équipes et dialoguer avec de multiples parties prenantes. Les compétences commerciales et financières sont tout aussi importantes afin de diversifier les revenus et de structurer des projets d’investissement crédibles.

Enfin, la formation doit permettre d’anticiper les évolutions plutôt que d’intervenir uniquement pour corriger une faiblesse. Elle contribue aussi à renforcer l’autonomie du continent en favorisant le partage d’expériences et la constitution d’un véritable vivier africain d’experts et de leaders aéroportuaires.

Comment votre travail quotidien contribue-t-il concrètement au renforcement des capacités des professionnels et à la performance des aéroports africains ?

Mon travail commence par l’écoute des aéroports et l’analyse de leurs besoins. À partir de ces besoins, je contribue à définir les programmes appropriés, à mobiliser les formateurs et experts compétents, à développer les partenariats nécessaires et à coordonner tout le processus, de la planification au suivi de la formation.

Je travaille avec un réseau de plus de 60 formateurs et experts, ainsi qu’avec les membres et partenaires d’ACI Afrique. Notre catalogue comprend plus de 160 cours couvrant neuf domaines essentiels de la gestion aéroportuaire. Je veille à ce que chaque programme réponde à une problématique concrète : améliorer la sécurité, renforcer la préparation aux situations d’urgence, soutenir la certification, développer le leadership, améliorer l’expérience passager ou préparer les professionnels aux transformations numériques et environnementales.

J’accorde également une grande importance à l’accessibilité et à l’inclusion. À travers le Programme ElevateHer, les bourses, le Programme de Développement des Aéroports Africains (PDAA) et nos partenariats, nous cherchons à élargir l’accès à la formation, notamment pour les femmes et les professionnels issus d’aéroports disposant de ressources plus limitées. Ma contribution consiste donc à transformer un besoin en une opportunité concrète de développement professionnel et, à terme, d’amélioration de la performance.

Quel a été l’enseignement le plus transformateur de l’AMPAP et comment influence-t-il aujourd’hui votre façon d’accompagner les professionnels ?

L’un des enseignements les plus transformateurs de l’AMPAP a été de mieux comprendre l’aéroport comme un système intégré. Un aéroport ne peut pas être performant si chaque acteur travaille de manière isolée. L’exploitant aéroportuaire, les compagnies aériennes, les services de navigation aérienne, les autorités, les assistants en escale et les autres partenaires doivent partager une vision et collaborer autour d’objectifs communs.

Le programme m’a également permis de relier les différentes dimensions de la gestion aéroportuaire : les opérations, la sécurité, la sûreté, la finance, le leadership, l’expérience passager, la stratégie et le développement durable.

Grâce à cette vision globale, je comprends encore mieux les enjeux auxquels sont confrontés les participants et les organisations que nous accompagnons. Je peux approfondir les échanges avec les aéroports et les formateurs, mieux analyser les besoins exprimés et veiller à ce que chaque programme apporte des connaissances et des solutions directement applicables aux réalités africaines.

Que représente pour vous et pour les talents africains le fait de recevoir le prix ACI-OACI NGAP of the Year 2026 et d’obtenir le titre d’International Airport Professional le même jour à Istanbul ?

Le 3 septembre 2026 restera l’un des jours les plus marquants et les plus émouvants de mon parcours professionnel. Recevoir le prix ACI-OACI Next Generation of Aviation Professionals of the Year représente bien plus qu’une reconnaissance personnelle. Cette distinction m’encourage à travailler davantage, à poursuivre mon engagement pour le développement des compétences et à créer encore plus d’opportunités pour les femmes, les jeunes professionnels et, plus largement, les talents de l’aviation africaine.

Obtenir officiellement le titre d’International Airport Professional le même jour avait une signification tout aussi forte. L’AMPAP est un programme exigeant qui demande discipline, persévérance et investissement personnel. Ces deux distinctions se répondent : l’une reconnaît ma contribution au secteur, tandis que l’autre symbolise mon propre engagement envers l’apprentissage et l’excellence professionnelle.

Elles envoient aussi un signal important : les compétences, les initiatives et le leadership africains peuvent être reconnus au plus haut niveau international. Une femme africaine peut contribuer de manière significative aux transformations de l’aviation mondiale. L’Afrique ne doit pas seulement être présente dans les espaces internationaux ; elle doit participer à la définition des priorités et des solutions. Je perçois donc cette reconnaissance non comme un aboutissement, mais comme une responsabilité supplémentaire : travailler davantage, continuer à agir, à ouvrir des portes et à rendre plus visible ce qui est possible.

Quel message et quels conseils concrets souhaitez-vous transmettre aux jeunes africains, en particulier aux jeunes femmes, qui hésitent encore à s’engager dans l’aviation ?

Je leur dirais d’abord de ne pas s’autocensurer. L’aviation offre une très grande diversité de métiers : opérations aéroportuaires, sûreté, sécurité, environnement, technologies, droit, ressources humaines, finance, communication, formation ou régulation. Il n’est pas nécessaire d’être pilote ou ingénieur pour y construire une carrière importante.

Il faut investir continuellement dans ses compétences, rester curieux, comprendre les évolutions du secteur, développer son réseau et rechercher des mentors. Il faut également saisir les opportunités, même lorsque l’on ne se sent pas prêt à 100 %. Les difficultés et les moments de doute ne signifient pas que l’on n’est pas à sa place ; ils font souvent partie du processus de progression.

Je conseille aussi aux femmes de rester authentiques. Elles n’ont pas besoin d’adopter tous les codes masculins pour être crédibles ou exercer leur leadership. Elles peuvent diriger avec compétence, exigence, écoute, empathie et détermination. Notre point de départ ne définit pas notre destination. Avec du travail, de la discipline, de la persévérance et les bonnes personnes à nos côtés, une ambition qui paraît lointaine aujourd’hui peut devenir une réalité demain. L’aviation africaine a besoin des idées, de l’énergie et de la créativité de sa jeunesse.

Quelles sont vos ambitions et les priorités que vous aimeriez voir porter par l’Afrique en matière de formation et de leadership aéroportuaire d’ici 2030 et 2035 ?

Mon ambition est d’accroître l’impact des initiatives développées en faveur des professionnels africains. Je souhaite élargir l’accès à des formations de qualité, particulièrement pour les aéroports disposant de ressources limitées, les jeunes professionnels et les femmes. Je souhaite également renforcer le programme ElevateHer, développer davantage de programmes de bourses, de mentorat et de leadership, et accompagner les aéroports dans la mise en œuvre concrète de leurs engagements en matière d’égalité de genre.

À l’échelle du continent, nous devons mieux anticiper les besoins futurs en compétences, identifier les métiers en tension et développer des parcours structurés de leadership et de succession. Les programmes régionaux, les bourses et les partenariats doivent permettre aux professionnels des petits aéroports ou des pays les moins dotés d’accéder à une expertise de qualité.

Nous devons aussi accélérer la formation dans les domaines émergents comme l’intelligence artificielle, les données, la cybersécurité, la résilience climatique, le développement durable, l’expérience passager et la diversification des revenus. L’égalité de genre doit être intégrée à toutes ces priorités avec des objectifs mesurables. Sur le plan personnel, je souhaite continuer à apprendre, à approfondir mon expertise et à prendre part aux espaces dans lesquels se construisent les politiques et les stratégies de l’aviation de demain, tout en contribuant à ouvrir le chemin à d’autres professionnels africains.

Y a-t-il une personne ou une conviction profonde qui a particulièrement façonné votre leadership et votre engagement pour le développement des capacités africaines ?

Plusieurs personnes ont contribué à mon parcours : ma famille, mes collègues, mes mentors et toutes celles et ceux qui m’ont accordé leur confiance. J’aimerais toutefois rendre un hommage particulier à Madame Angeline Simana, qui était Directrice du Transport Aérien à la Commission Africaine de l’Aviation Civile (CAFAC) et qui a également assuré les fonctions de Secrétaire Générale par Intérim.

C’est elle qui m’a offert ma première opportunité dans le secteur. Elle m’avait sélectionnée à l’issue d’un entretien pour devenir son assistante. J’ai finalement été recrutée au Bureau du Secrétaire Général, mais elle a toujours continué à suivre mon évolution et à croire profondément en mon potentiel. Chaque fois qu’elle me voyait, elle me disait avec beaucoup de fierté : « Je suis fière de t’avoir choisie lors de cet entretien. » Cette phrase est restée gravée en moi.

Elle nous a malheureusement quittés l’année dernière, mais je garde d’elle le souvenir d’une femme qui a su reconnaître mon potentiel alors que j’étais encore au début de mon parcours. La double reconnaissance que j’ai reçue donne encore plus de sens à la confiance qu’elle avait placée en moi, et j’espère qu’elle aurait été fière du chemin parcouru.

Professionnellement, d’autres personnes ont également joué un rôle déterminant en me poussant à sortir de ma zone de confort, en me donnant de la visibilité et en me confiant des responsabilités parfois avant même que je ne me sente totalement prête à les assumer. Elles m’ont appris qu’un véritable leader ne se contente pas d’avancer seul : il sait reconnaître le potentiel des autres et créer les conditions de leur progression. Je suis certaine que ces personnes se reconnaîtront en lisant cette interview, et je tiens à leur exprimer toute ma gratitude.

Je tiens également à exprimer ma gratitude au Management d’ACI Afrique pour leur confiance, les responsabilités qui me sont confiées et les nombreuses opportunités qu’ils m’offrent de progresser, de me dépasser et de contribuer au développement des talents africains.

Nous ne devons jamais oublier de remercier les personnes qui contribuent à notre parcours et de leur témoigner notre reconnaissance pour l’impact qu’elles ont sur notre vie et pour tous les efforts qu’elles accomplissent afin de nous aider à avancer. Nous ne prenons peut-être pas toujours le temps de le leur dire, mais leur soutien peut profondément influencer notre évolution.

La conviction qui façonne le plus profondément mon engagement est que le savoir n’a de véritable valeur que lorsqu’il est partagé. C’est cette conviction qui guide mon travail quotidien : chaque talent accompagné, chaque porte ouverte et chaque compétence développée contribue à construire une aviation africaine plus forte.

Entretien mené par Marc Ghislain Ngbwa 

Le prophète de l’ombre : Adolphe Lotin à Same et l’acte fondateur de la résistance géospirituelle africaine

Previous article

You may also like

Comments

Leave a reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *