Le drame de Baloum a bouleversé l’opinion publique camerounaise. Mais au-delà de l’émotion, il pose une question fondamentale : jusqu’où peut aller l’autorité d’un chef traditionnel dans une République régie par les lois ?
Deux jeunes Camerounais, soupçonnés de vol de tôles, ont trouvé la mort dans des circonstances d’une rare cruauté. Torturés au sein de la chefferie traditionnelle de Baloum, puis brûlés vifs, ils n’auront jamais eu droit à ce qui constitue pourtant le socle de toute justice moderne : la présomption d’innocence, le droit à la défense et le jugement par une juridiction compétente.
Depuis, les qualificatifs se multiplient. Beaucoup parlent de justice populaire. Mais s’agit-il réellement de justice populaire lorsqu’un tel drame se déroule dans l’enceinte même d’une chefferie traditionnelle ? Peut-on encore parler d’une foule déchaînée lorsque plane l’ombre d’une autorité coutumière dont la parole pèse davantage qu’un simple cri de colère collective ?
C’est là toute la singularité du dossier Baloum.
Car derrière les flammes qui ont consumé ces deux vies, se dessine une autre réalité : celle de l’autorité parfois exorbitante dont jouissent certains chefs traditionnels dans nos communautés. Une autorité respectée, parfois admirée, mais qui peut aussi devenir redoutable lorsqu’elle échappe aux limites fixées par la loi.
Dans de nombreuses localités, la parole du chef demeure sacrée. Elle règle les conflits familiaux, tranche les différends fonciers, apaise les tensions communautaires et assure la cohésion sociale. Cette mission est noble. Elle est même indispensable.
Mais le chef n’est ni procureur, ni juge, encore moins bourreau.
La République lui reconnaît une autorité traditionnelle ; elle ne lui confère aucun pouvoir judiciaire. Aucun texte ne lui donne le droit de décider du sort pénal d’un citoyen. Aucun texte ne l’autorise à transformer une suspicion en condamnation, encore moins une condamnation en exécution.
C’est pourquoi l’affaire Baloum dépasse largement les frontières de ce village de l’Ouest. Elle interpelle la nation tout entière.
Combien d’affaires similaires sont restées enfouies sous le poids du silence ? Combien de familles ont préféré se taire plutôt que d’affronter l’autorité d’une chefferie ? Combien de victimes ont disparu dans les replis de cette omerta qui, dans certaines communautés, vaut parfois plus que la vérité elle-même ?
Cette fois-ci, le silence s’est brisé.
Les images ont circulé. Les témoignages ont émergé. L’indignation a gagné le pays. Et l’État a réagi. Mandat d’amener, interpellations, ouverture d’une procédure judiciaire : les institutions ont voulu envoyer un message clair. Celui selon lequel aucun citoyen, quel que soit son rang, n’est au-dessus de la loi.
Mais l’essentiel reste à venir.
La justice camerounaise est désormais attendue sur un terrain particulièrement sensible : celui de l’égalité de tous devant la loi. Car au fond, ce procès ne jugera pas seulement des individus. Il dira aussi si le statut de chef traditionnel peut encore servir de rempart contre l’action de la justice.
L’enjeu est immense.
Pour les familles des victimes, il s’agit d’obtenir vérité et réparation.
Pour les populations, il s’agit de retrouver confiance dans les institutions.
Pour les chefs traditionnels eux-mêmes, il s’agit de rappeler que leur prestige repose sur le respect de la loi et non sur sa substitution.
Le Cameroun a besoin de chefferies fortes. Mais il a surtout besoin d’un État de droit plus fort encore.
Si la culpabilité des personnes poursuivies est établie, les sanctions devront être à la hauteur de la gravité des faits. Non par esprit de vengeance, mais parce qu’une République ne peut tolérer qu’un pouvoir parallèle s’arroge le droit de disposer de la vie de ses citoyens.
Baloum ne doit pas devenir un simple fait divers de plus dans l’histoire du pays. Baloum doit devenir un précédent. Le précédent qui rappelle à tous que le respect des traditions ne saurait justifier la négation des droits humains.
Le précédent qui rappelle que nul n’est au-dessus de la loi.
Et surtout, le précédent qui rappelle qu’au Cameroun, la justice ne se rend ni dans la rue, ni dans les chefferies, mais au nom du peuple et devant les tribunaux.
Faustin Liboire Essomba
















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