Le Mali d’Assimi Goïta s’est installé dans le récit contemporain comme l’épicentre d’une rupture historique. Porté par une ferveur populaire légitime, le discours de Bamako se veut le phare d’un panafricanisme intransigeant, d’une quête absolue de souveraineté et d’un anti-impérialisme radical. C’est ce narratif qui a cimenté la création de l’Alliance des États du Sahel (AES) avec le Burkina Faso et le Niger. Pourtant, derrière le rideau de fer de la rhétorique officielle, l’analyse froide de la diplomatie malienne révèle un imbroglio géostratégique majeur. En se jetant méthodiquement dans les bras du Royaume du Maroc au point d’en faire l’invité d’honneur du Forum Panafricain des Médias à Bamako du 3 au 6 juin 2026, le pouvoir malien commet une série d’incohérences de doctrine qui frisent l’aveuglement politique et menacent la cohésion même de l’AES.
I – Le paradoxe de l’antidote et du poison : le Maroc, cheval de troie de l’ordre otanien et capitaliste-sioniste en Afrique
Comment un État qui prétend mener une révolution de rupture avec l’impérialisme occidental peut-il ériger en partenaire stratégique privilégier le Maroc, qui en est l’un des exécutants les plus zélés sur le continent ?
Le Royaume chérifien n’est pas un simple pays neutre ; c’est un État pivot de l’architecture sécuritaire et économique de l’Occident. Sur le plan géopolitique, le Maroc est lié par les accords d’Abraham à l’entité sioniste, un alignement qui s’est traduit par une coopération militaire et technologique si étroite que des personnels et technologies marocains se retrouvent imbriqués dans les dynamiques de l’axe américano-israélien, y compris lors des tensions paroxystiques avec l’Iran.
Plus grave encore au vu de la situation malienne : le Maroc maintient une diplomatie de soutien actif à l’Ukraine, s’alignant sur la doctrine de l’OTAN. Or, Bamako n’a cessé d’accuser officiellement Kiev de soutenir, d’armer et d’encadrer les groupes terroristes et séparatistes qui endeuillent le Nord du Mali, notamment près de la frontière algérienne. Par quel grand écart conceptuel le Mali peut-il qualifier l’Ukraine d’État parrain du terrorisme à Tombouctou ou Tinzaouatène, tout en déroulant le tapis rouge à Bamako aux alliés inconditionnels de cette même Ukraine et de l’OTAN ? Cette complaisance s’étend à la Turquie, membre éminent de l’OTAN, que Bamako perçoit comme un sauveur technologique (via les drones Bayraktar) sans voir les implications de sa dépendance à un appareil militaire atlantiste.
L’impérialisme n’est pas seulement militaire, il est bancaire et capitaliste. À travers son réseau bancaire tentaculaire (Attijariwafa Bank, Banque Centrale Populaire, BMCE) et ses géants des télécoms, le Maroc pratique une projection de puissance capitaliste qui n’a rien à envier aux anciennes métropoles. En intégrant économiquement le Maroc, le Mali ne se décolonise pas : il change de sous-traitant de l’économie libérale mondiale.
II- La fracture de l’AES et le coup de poignard à la solidarité sahélienne
L’absence de cohérence malienne devient une faute stratégique lorsqu’elle fragilise ses propres alliés de l’AES. Le Niger et le Burkina Faso, confrontés aux mêmes périls, observent une discipline doctrinale bien plus rigoureuse en renforçant leurs axes avec l’Algérie, puissance continentale historique de l’anti-impérialisme et pivot naturel du non-alignement.
Le Mali, emporté par des différends de voisinage et des tensions frontalières mal gérées avec Alger (qui frôlent la contradiction armée), a choisi la politique du pire : s’allier au rival existentiel de l’Algérie, le Maroc. Ce faisant, Bamako sert de bélier pour introduire le loup marocain dans la bergerie sahélienne.
Les conséquences de cette légèreté stratégique se sont déjà fait ressentir. C’est sous couvert de cette pénétration facilitée par le Mali qu’une entreprise marocaine, spécialisée dans l’espionnage électronique et sous-traitant pour des intérêts français, a infiltré des infrastructures critiques au Niger. Pour Niamey, engagé dans une guerre ouverte pour sa souveraineté contre l’impérialisme français, cette faille s’apparente à une trahison technique. En ouvrant la porte au Maroc, le Mali fragilise la sécurité collective de l’AES et expose ses frères d’armes aux technologies de surveillance de l’axe Paris-Rabat-Tel Aviv.
III- Le forum des médias de Bamako : l’insulte aux artisans de la révolution panafricaine
Le summum de cet imbroglio vient d’être atteint sur le terrain de la guerre informationnelle. Du 3 au 6 juin 2026, Bamako accueille la première édition du Forum Panafricain des Médias. Alors que cet événement aurait dû être le sanctuaire des médias indépendants, des activistes et des journalistes panafricains qui ont risqué leur vie, porté la voix du peuple malien et légitimé la transition militaire face au rouleau compresseur des agences de propagande occidentales, le pouvoir malien a choisi de les ignorer.
Au mépris de ces soldats de l’information panafricaine, le statut prestigieux d’invité d’honneur a été décerné au Royaume du Maroc. Comme le vante fièrement l’ambassade marocaine à Bamako, c’est une délégation de haut niveau du Ministère de la Culture, de la Jeunesse et de la Communication de Rabat, accompagnée de l’ISIC, qui vient dicter « l’avenir de l’information en Afrique » et formater le « récit africain ».
C’est une ironie tragique. Le Mali confie les clés de sa souveraineté informationnelle à un État dont les appareils de communication sont historiquement formés aux méthodes occidentales et qui utilise le soft power pour masquer ses propres contradictions. Quelle est la légitimité d’une délégation institutionnelle monarchique pour bâtir un « récit souverain et connecté » pour des républiques sahéliennes en pleine refondation révolutionnaire ? C’est une insulte directe aux intellectuels et communicateurs panafricains africains qui constatent, impuissants, que le sang de leur engagement est troqué contre les paillettes d’une diplomatie marocaine de salon.
Conclusion : l’urgence d’une rectification doctrinale
Le Mali est à la croisée des chemins. On ne peut pas convoquer Thomas Sankara, Modibo Keïta et Ahmed Sékou Touré dans les discours, tout en signant des chèques en blanc géo-économiques et médiatiques aux alliés de l’OTAN et d’Israël. La politique étrangère d’un État révolutionnaire ne peut pas être guidée par des impulsions émotives ou des ressentis à court terme face à l’Algérie.
Si l’AES veut survivre et s’affirmer comme un bloc historique de libération, le Mali doit cesser cette diplomatie de la complaisance. Le rapprochement avec le Maroc n’est pas une audace stratégique, c’est une capitulation idéologique en douceur. Il est temps pour Bamako de retrouver la boussole de la cohérence : on ne combat pas l’impérialisme en s’alliant avec ses lieutenants.
















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