A la UneActualitésLe ChroniqueurTribune Libre

Du romantisme révolutionnaire à la dure loi du réel : pourquoi les sentiments tuent la stratégie

0

En géopolitique, l’illusion est la forme la plus aboutie du suicide stratégique. Lorsque la conduite des affaires publiques d’un État quitte le domaine de la rationalité, du calcul froid et de l’analyse des facteurs de puissance pour s’enfoncer dans le registre émotionnel, la sanction du réel ne se fait jamais attendre.

Il y a quelques mois encore, lorsque je tirai la sonnette d’alarme sur la dégradation brutale des relations diplomatiques entre Bamako et Alger, le tribunal de l’émotion populaire s’est immédiatement réuni. Pour avoir rappelé des principes d’une simplicité biblique à savoir qu’on ne bâtit pas une architecture de sécurité en se fâchant avec son voisin le plus puissant, et qu’on ne remplace pas une continuité géographique stratégique par des alliances de circonstance, j’ai été victime des pires injures, traité de « frustré » et accusé de manquer de souverainisme.

Aujourd’hui, le voile du lyrisme s’est déchiré. La Realpolitik, cette discipline impitoyable qui ne cède ni aux slogans, ni aux foules en colère, est venue solder les comptes. Les faits, froids et obstinés, ont fini par me donner raison : aucune lutte contre le terrorisme dans le Sahel ne peut prospérer ou aboutir sans y intégrer de manière structurelle l’Algérie.

I- L’Algérie dans le sahel : la fatalité de la géographie et l’asymétrie de puissance

Pour comprendre l’erreur de calcul initiale, il convient de quitter les incantations politiques et d’observer la carte. La géographie ne négocie pas, elle s’impose.

– La profondeur stratégique et le verrou sécuritaire : L’Algérie partage plus de 1 300 kilomètres de frontière directe avec le Mali. Cette zone frontalière (l’Adrar des Ifoghas, le sous-espace de Tinzaouaten) constitue le cœur névralgique du sanctuaire djihadiste sahelien (JNIM, ISGS). Rompre les canaux de communication et de coopération sécuritaire avec Alger revenait à ouvrir un angle mort gigantesque dans le dispositif de défense malien.

– La suprématie renseignement et la doctrine de contre-terrorisme : L’Algérie n’est pas un acteur parmi d’autres ; c’est un colosse militaire régional disposant de la meilleure doctrine de contre-terrorisme du continent, forgée durant la Décennie Noire, appuyée par un réseau d’infiltration HUMINT (renseignement humain) et des capacités SIGINT (renseignement électromagnétique) inégalées dans le Sahara. Prétendre mener une guerre d’usure contre des groupes mobiles ultra-connectés en se passant du partenaire qui détient les clés de la cartographie humaine et logistique du désert relevait de l’aveuglement.

L’histoire des relations internationales démontre à l’envi que la colère n’a jamais remplacé la puissance militaire ou l’efficacité opérationnelle. Vouloir punir un voisin indispensable sous prétexte de « défendre sa souveraineté » s’est traduit par une vulnérabilité accrue sur le terrain.

II- Le piège des illusions diplomatiques : l’asymétrie d’un rapprochement avec le Maroc

Dans cette recherche de contre-poids émotionnel, le choix de se rapprocher de Rabat en tournant le dos à Alger a illustré une méconnaissance profonde du jeu des puissances dans le Nord-Afrique et la bande sahélo-saharienne.

1- L’absence de continuité territoriale : Si le Maroc est un partenaire économique et diplomatique de premier plan, il ne partage aucune frontière terrestre avec le Mali. En matière de gestion de crises sécuritaires immédiates, d’interception d’éléments armés ou de droit de suite, la projection de puissance marocaine ne pouvait pas se substituer à la présence physique de l’armée algérienne à la frontière nord du Mali.

2- L’importation de rivalités extérieures : En s’immiscant dans le différend historique inter-maghrébin (Algérie-Maroc), Bamako a pris le risque d’importer une guerre d’influence régionale sur son propre sol, aliénant son voisin du Nord sans pour autant obtenir de couverture sécuritaire équivalente sur le théâtre d’opérations du septentrion malien.

Les tensions diplomatiques existent entre États, c’est le lot quotidien des relations internationales. Mais l’art d’un gouvernement réside dans sa capacité à évaluer le rapport de force avant de faire monter les enchères. On ne coupe pas les ponts avec l’acteur qui tient les verrous de sa propre maison.

III- La souveraineté ne s’affirme pas dans le slogan, elle se bâtit dans le calcul stratégique

Répétons-le avec force et en français facile pour les sophistes et les illusionnistes qui pensent aimer le Mali plus que nous : la souveraineté d’un État ne se mesure pas à sa capacité à accumuler les ruptures, mais à sa capacité à préserver ses intérêts vitaux.

Le retour progressif à la réalité politique et le pragmatisme qui semble de nouveau prévaloir du côté des autorités maliennes ne doivent pas être vus comme un aveu de faiblesse, mais comme un accès indispensable à la maturité géopolitique.

La leçon de cet épisode est limpide pour toute la région :

– L’émotion est une mauvaise conseillère : La politique étrangère ne se fait pas pour satisfaire les algorithmes des réseaux sociaux ou les passions de la rue.

– Le renseignement et la géographie priment sur l’idéologie : Le terrorisme ne combat pas les slogans ; il exploite les failles sécuritaires créées par les brouilles diplomatiques.

– La diplomatie d’État requiert du sang-froid : Gérer un différend avec un voisin puissant exige de la subtilité, de la négociation sous-marine et un sens aigu de la continuité de l’État.

Espérons que cette crise, et la démonstration éclatante de la Realpolitik qui s’en est suivie, serve de jurisprudence pour les analyses futures. La souveraineté du Mali est précieuse, et c’est précisément parce qu’elle est précieuse qu’elle doit être défendue avec la tête, la carte, et la stratégie jamais avec le cœur ou la colère.

Par Charly KENGNE
Enseignant de Géopolitique et Géostratégie | Consultant en Sécurité Internationale

Reconnaissante : Guy Martial Kati fait Chevalier de l’Ordre du Mérite camerounais

Previous article

You may also like

Comments

Leave a reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *