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Le péril sécuritaire de « l’influence » dérégulée au Cameroun et en Afrique : autopsie d’une menace géopolitique, blanchiment d’argent et urgence d’une souveraineté cognitive

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Dans le théâtre contemporain des relations internationales et de la guerre hybride, la puissance et la pérennité d’un État ne se mesurent plus seulement à l’arsenal militaire de ses forces de défense ou à la solidité de son produit intérieur brut (PIB). Elles reposent désormais, avec une acuité sans précédent, sur sa capacité à protéger son « capital mental » et à sanctuariser son espace financier contre les flux illicites. Alors que le Cameroun et la sous-région d’Afrique centrale traversent une phase charnière de leur histoire, marquée par des défis sécuritaires multiformes – de la crise séparatiste dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest aux incursions terroristes de Boko Haram dans l’Extrême-Nord – une menace insidieuse et sous-estimée s’est installée au cœur de nos sociétés : l’ascension fulgurante d’une classe d’« influenceurs » et d’« influenceuses » numériques.

Loin de constituer un simple phénomène de mode ou un divertissement anodin, la prolifération de ces profils s’affirme aujourd’hui comme un véritable problème de sécurité nationale. Lorsque de jeunes citoyens affichent avec une aisance déconcertante des montants d’argent exorbitants, des véhicules de luxe, des voyages en jets privés ou des créations d’entreprises chiffrées en centaines de millions de FCFA sans jamais pouvoir en justifier l’origine économique réelle, l’État ne peut plus se payer le luxe de la passivité. Au-delà du danger cognitif et de la déconstruction des valeurs républicaines qu’implique ce spectacle ostentatoire, l’opacité de ces revenus pointe vers des mécanismes criminels sous-jacents : le blanchiment d’argent et, par ricochet direct, le financement du terrorisme et la déstabilisation de nos institutions.

I- Du luxe tapageur à l’opacité financière : anatomie d’un vecteur de blanchiment d’argent

Dans la grammaire des services de renseignement et de l’intelligence financière, l’émergence soudaine d’actifs non justifiés au sein d’un écosystème dérégulé constitue un signal d’alarme primaire. Il convient de poser la question stratégique fondamentale :

D’où vient réellement l’argent de l’« influence » au Cameroun ?

1. Le mécanisme des « prête-noms » et des « entreprises vitrines »

Le narratif véhiculé sur les réseaux sociaux présente ces créateurs de contenus comme des modèles de réussite entrepreneuriale (« self-made women/men »). Or, la réalité économique démontre une tout autre mécanique. Dans la majorité des cas, ces acteurs ne sont que des prête-noms ou des vecteurs de communication au service d’investisseurs de l’ombre, qu’ils soient issus de réseaux d’affaires opaques, d’acteurs du système étatique détournant des deniers publics, ou de cartels criminels internationaux.

– La mise en scène de l’actif : des véhicules de grand luxe, des appartements haut de gamme ou des voyages VIP (notamment vers des hubs financiers et paradis fiscaux comme Dubaï) sont mis à disposition de ces figures numériques. Ces biens, loin d’être leur propriété, font office d’« outils de travail » ou d’actifs de service prêtés pour construire l’illusion d’une fortune colossale.

– Les façades commerciales : qu’il s’agisse de la création subite de restaurants, d’instituts de beauté, de boutiques de prêt-à-porter de luxe ou d’établissements scolaires, ces structures servent souvent de vitrines légales. L’investissement initial, l’apport financier et la propriété réelle appartiennent à des décideurs tapis dans l’ombre. L’influenceur ne perçoit qu’un pourcentage ou un salaire d’image, tout en prêtant son identité pour crédibiliser une transaction financière qui masque l’injection de capitaux d’origine illicite dans l’économie formelle.

2. L’absence de traçabilité bancaire et le leurre des chiffres

La controverse permanente entourant les chiffres d’affaires annoncés allant de 5 à 10 millions de FCFA mensuels pour de simples commerces numériques sans assise logistique réelle illustre une tentative de légitimer a posteriori des sommes d’argent liquide dont la provenance est injustifiable. Lorsqu’un acteur affirme générer des flux financiers massifs alors que ses performances commerciales réelles (faible taux de conversion, absence de bilans comptables certifiés, sponsoring inefficace) contredisent ces déclarations, deux hypothèses s’imposent à l’analyse stratégique :

– La création d’un narratif de légitimation : déclarer des revenus fictifs sur les plateformes publiques prépare la réinjection de fonds criminels dans le circuit bancaire.

– Le colportage d’illusions toxiques : il détruit les repères économiques de la jeunesse en faisant croire que le commerce informel numérique peut supplanter les règles fondamentales de la création de valeur et du crédit bancaire structuré (apports personnels, garanties, ratios d’endettement).

II- Du blanchiment d’argent au financement du terrorisme : l’enjeu sécuritaire majeur

Il existe une réalité froide en géostratégie financière : là où le blanchiment d’argent prospère sans contrôle, le financement des activités subversives et du terrorisme trouve son canal de prédilection.

1. La porosité des flux vers la subversion : le Cameroun fait face à une guerre asymétrique dans le bassin du lac Tchad et dans ses régions anglophones. Les réseaux criminels qui alimentent ces conflits ont besoin de circuits d’extorsion et de blanchiment invisibles. Utiliser l’économie informelle du « buzz », les tontines occultes, les transferts de fonds de gré à gré ou les investissements sous prête-nom dans l’immobilier et le commerce via des figures publiques constitue une méthode de camouflage redoutable.

2. La connexion avec les paradis fiscaux : les flux financiers non régulés à destination ou en provenance de juridictions à faible transparence fiscale (telles que Dubaï) facilitent la fuite des capitaux et le masquage des bénéficiaires effectifs. Lorsque des influenceurs servent d’intermédiaires pour le déplacement de valises de billets ou la facilitation de transactions transnationales sous couvert de « séjours touristiques » ou de « prestations de services », ils deviennent des maillons d’une chaîne de criminalité financière transfrontalière.

III- La guerre cognitive et le désarmement intellectuel de la jeunesse

Au-delà de la dimension purement financière et sécuritaire, le phénomène de l’influence dérégulée constitue une agression sur le plan de la guerre cognitive et de la souveraineté mentale.

1. L’ingénierie de la distraction massive

Dans le grand échiquier de la compétition globale, le contrôle des représentations mentales est devenu prioritaire. Alors que des puissances émergentes et souveraines réorientent leurs algorithmes civiques pour promouvoir les sciences, la technologie, le travail discipliné et le patriotisme chez leurs jeunes, le cyberespace camerounais est saturé d’apologie du gain facile, d’exhibitionnisme et de scandales fabriqués (« kongossa »).

Cette saturation de l’espace numérique par « l’économie du vide » opère un véritable désarmement intellectuel. Elle détourne la jeunesse des réflexions stratégiques sur l’industrialisation, la défense de la patrie, la recherche scientifique et la souveraineté économique, la réduisant à un rôle de spectatrice passive de faux modes de vie.

2. La faillite des modèles et le déclassement du mérite

Lorsque l’image de la réussite sociale est associée exclusivement à l’ostentation, à la prostitution VIP masquée ou au proxénétisme d’affaires, l’échelle des valeurs républicaines s’effondre. Le message implicite envoyé à la jeunesse est dévastateur : les études supérieures, l’apprentissage technique, l’effort agricole ou l’innovation technologique ne paient pas. Seule compte l’exhibition de la vacuité. Plus grave encore, lorsque des acteurs institutionnels ou des élites de l’État s’affichent publiquement avec des acteurs de la débauche numérique pour capter une visibilité éphémère, ils légitiment l’immoralité et compromettent l’autorité symbolique de la République.

IV- Recommandations stratégiques pour une souveraineté nationale renforcée

Pour enrayer cette menace et sécuriser notre espace national, il est urgent que les services de renseignement, les autorités judiciaires et les ministères de souveraineté mettent en œuvre une feuille de route méthodique :

1. Activation de l’Anif et des services d’intelligence financière :
Saisir systématiquement l’Agence nationale d’investigation financière (Anif) et les services de renseignement militaire et territorial pour ouvrir des enquêtes approfondies sur l’origine des fonds, la propriété réelle des actifs et la traçabilité fiscale de tout acteur du numérique affichant des trains de vie disproportionnés ou des investissements sans assise économique avérée.

2. Adoption d’une loi de moralisation et de sécurisation de l’espace numérique :
Mettre en place un cadre juridique contraignant imposant la déclaration des revenus publicitaires, la clarification des contrats de sponsoring transfrontaliers, et la taxation stricte des activités d’influence. Sanctionner pénalement l’incitation à la débauche, la promotion de circuits financiers clandestins et l’exhibition d’enrichissements illicites.

3. Établissement d’une charte d’éthique pour l’action publique :
Prohiber formellement toute apparition officielle ou caution institutionnelle de membres du gouvernement, d’autorités administratives ou de hauts fonctionnaires aux côtés de personnalités publiques de l’espace numérique dont la probité morale est douteuse et l’apport à la souveraineté nationale est nul.

4. Promotion de la souveraineté cognitive et valorisation du mérite :
Mettre en place des mécanismes de financement d’État et de surbrillance algorithmique pour les jeunes ingénieurs, agriculteurs, chercheurs, inventeurs et créateurs de contenus engagés dans la promotion du civisme, du patrimoine national et de la production industrielle.

Conclusion

Le laxisme face à la dérégulation de l’espace numérique et à l’opacité des fortunes spontanées n’est pas une preuve de liberté ou de modernité ; c’est une démission stratégique. Abandonner la jeunesse aux marchands d’illusions et laisser des vecteurs d’influence devenir des canaux d’injection de capitaux d’origine douteuse revient à scier les fondations sécuritaires et morales de la Nation.

Le Cameroun ne pourra mener à bien sa quête de réémergence et de souveraineté s’il tolère que l’argent du crime, du détournement et de la subversion se drape sous les paillettes de l’« influence ». Il est temps d’imposer la rigueur de l’État, la traçabilité de la loi et la primauté du savoir. La sécurité de la patrie se joue aussi sur le terrain de la conscience citoyenne et de la transparence financière.

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