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L’illusion de la souveraineté minière : quand les réalités géostratégiques font plier Libreville face à Paris et à la pieuvre Eramet

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Derrière la mise en scène diplomatique sur les perrons parisiens, ce revirement met en lumière le gouffre qui sépare le discours politique populiste des dures réalités industrielles et technologiques du continent, mais aussi le système de domination structuré des géants de l’extraction minière en Afrique.

La rhétorique du boycott face à un rapport de force asymétrique

Lorsqu’un État producteur annonce l’arrêt net des exportations de minerai brut pour imposer la transformation locale, il cherche théoriquement à casser la logique extractive coloniale. Le Gabon, deuxième producteur mondial de manganèse avec une extraction annuelle gravitant entre 7 et 10 millions de tonnes, semblait disposer d’un levier géopolitique majeur.

Cependant, la géopolitique des ressources ne se résume pas au volume de minerai enfoui dans le sol. Face aux autorités de la transition gabonaise, la multinationale Eramet – opératrice historique de la mine de Moanda via sa filiale Comilog – disposait d’arguments stratégiques déterminants. La mine de Moanda représente le cœur battant de sa rentabilité financière (générant plus de 70 % du chiffre d’affaires du groupe). Mais l’entreprise sait également que le Gabon, pris en otage par des décennies de mono-dépendance extractive, ne peut pas se passer de son principal opérateur sans risquer un effondrement budgétaire immédiat.

Eramet en Afrique : un passif de promesses non tenues et d’asphyxie fiscale

Ce qui rend ce « grand écart » politique particulièrement scandaleux, c’est le profil même du partenaire auquel le Gabon renouvelle sa confiance. Le groupe français Eramet n’en est pas à son coup d’essai sur le continent africain, accumulant manques à gagner pour les populations locales, rendez-vous manqués et renoncements industriels.

Le filon des engagements non tenus (Sénégal et Cameroun) :

– Au Sénégal, à travers l’exploitation des sables minéralisés (zircon et ilménite) par sa filiale Grande Côte Opérations (GCO), Eramet a fait l’objet de vives critiques concernant le rythme des réhabilitations environnementales, la délocalisation des populations et l’écart entre les retombées promises et le développement économique réel des communautés impactées.

– Au Cameroun, le groupe s’est illustré par un abandon pur et simple : après avoir obtenu des droits d’exploration majeurs sur le gisement stratégique de rutile d’Akonolinga, Eramet a finalement décidé de jeter l’éponge et de ne pas passer à la phase d’exploitation, laissant l’État camerounais et les communautés locales sur le carreau après des années d’attente d’investissements structurants.

Captation de la rente et miettes fiscales pour les États :

Dans la plupart des pays africains où elle opère, la multinationale applique une stratégie d’optimisation financière redoutable. Tandis que l’extraction à ciel ouvert génère des superprofits colossaux rapatriés vers les actionnaires occidentaux, l’État hôte ne perçoit qu’une fraction marginale sous forme d’impôts et de redevances dérisoires. Les populations locales, quant à elles, héritent des dégâts environnementaux et de la poussière.

L’opacité des chiffres et la suspicion de fraudes sur les volumes :

Au-delà du déséquilibre fiscal, la question du contrôle des quantités réellement extraites et exportées reste le principal point noir de la gouvernance minière. Faute d’infrastructures de pesage et de contrôle étatiques indépendantes aux points de sortie (ports et gares), les États se fient quasi exclusivement aux déclarations fournies par la multinationale elle-même. Cette asymétrie d’information alimente de lourdes suspicions de sous-déclaration systématique du tonnage et des teneurs réelles des minerais exportés, amputant encore davantage les recettes publiques.

Le nœud coulant des verrous structurels : énergie et infrastructures

Si Eramet a pu faire plier le Gabon, c’est aussi parce que Libreville a abordé cette confrontation sans les armes appropriées. Pour transformer localement du manganèse et produire des alliages métalliques (tels que le silico-manganèse), il ne suffit pas d’un décret présidentiel. La métallurgie du manganèse est une industrie extrêmement énergivore. Elle exige :

Une capacité énergétique massive et stable
: Produire des alliages à grande échelle nécessite un réseau électrique puissant, continu et à bas coût. Or, le Gabon accuse d’immenses déficits en la matière. Sans souveraineté énergétique, la souveraineté industrielle n’est qu’une chimère.

Une chaîne logistique lourde : L’évacuation des produits transformés requiert des infrastructures ferroviaires et portuaires modernes et hautement performantes.

Le capital humain et technologique : La transformation industrielle exige une main-d’œuvre qualifiée et des technologies de pointe que le pays ne possède pas encore à l’échelle requise.

En confrontant le pouvoir gabonais à ces réalités techniques et aux coûts opérationnels qui détruiraient la compétitivité du produit final sur le marché mondial, Eramet et la diplomatie économique française ont promptement fait fléchir Libreville.

L’illusion du « Made in Gabon » et le risque du piège historique

Plutôt qu’une rupture, le partenariat renouvelé débouche sur des mesures d’accompagnement cosmétiques ou secondaires (création de fonds d’amorçage industriel, développement de biocharbon, relance marginale du complexe métallurgique de Moanda). On est bien loin de l’ambition initiale d’une transformation intégrale du minerai sur le sol national.

Ce scénario rappelle de manière troublante la politique d’interdiction d’exportation du bois brut décrétée il y a une quinzaine d’années sous le régime précédent. Annoncée comme une révolution industrielle, elle s’était soldée par des résultats mitigés, le pays retombant dans les pièges de la dépendance faute d’avoir préparé le tissu industriel local.

Leçons géopolitiques : sortir de la naïveté extractiviste

Cette séquence livre une leçon fondamentale pour les États africains en quête de souveraineté économique :

– Le temps industriel n’est pas le temps politique : On ne transforme pas une économie de rentes extractives en une économie industrielle par simple volontarisme politique ou électoraliste.

– La crédibilité géostratégique exige de la préparation : Avant de menacer de fermer les vannes de minerai brut, un État doit impérativement bâtir au préalable les prérequis indispensables : barrages et centrales électriques, réseaux de transport, écoles de formation et environnement des affaires attractif.

– Le pragmatisme face aux marchés mondiaux : Les multinationales réagissent à la rentabilité pour leurs actionnaires. Tant que les coûts de production locaux demeureront prohibitifs en raison du déficit énergétique, aucun géant minier n’acceptera de sacrifier ses marges.

Le Gabon, à l’instar de nombreux pays du Sud global, a voulu brûler les étapes. Résultat : une posture de fermeté qui débouche sur un simple protocole d’accord, consacrant une fois de plus le statu quo et le maintien des intérêts des puissances et groupes industriels occidentaux. La véritable indépendance ne se négocie pas dans les salons parisiens sous le coup de l’émotion politique, elle se construit patiemment sur le terrain par l’investissement stratégique dans les infrastructures de base.

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