La Première Dame du Cameroun, Chantal Biya présidant le défilé du 8 mars 2024 à Yaoundé. Photo: Site PRC
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8 mars : célébration de l’émancipation ou cheval de Troie de l’eurocentrisme ?

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Par Charly Kengne

​Chaque 8 mars, l’Afrique s’arrête. Entre défilés en uniformes de pagne, festivités sonores et discours convenus, la « Journée Internationale de la Femme » est vécue sur le continent avec une ferveur que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. Pourtant, derrière l’apparente célébration des droits se cache une réalité historique et géopolitique bien plus sombre : celle d’une narration occidentale imposée au reste du monde, agissant comme un outil d’infantilisation et de gommage identitaire pour la femme africaine.

I- ​Un miroir des lacunes de l’occident, pas de l’Afrique 

​Il est crucial de rétablir une vérité historique souvent occultée par les manuels scolaires : la genèse de cette journée répond à un contexte strictement européen et nord-américain. Jusqu’au milieu du XXe siècle, la femme occidentale vivait sous une tutelle quasi totale. Privée de droit de vote, incapable d’ouvrir un compte bancaire sans l’aval de son époux, elle était confinée à la sphère domestique.

​Le véritable basculement ne fut pas le fruit d’une soudaine illumination morale de la société occidentale, mais d’une nécessité pragmatique liée à la seconde guerre mondiale. Avec des millions d’hommes au front, les industries — notamment l’armement — auraient périclité sans l’apport massif de la main-d’œuvre féminine. C’est cette utilité économique, forcée par le conflit contre le nazisme, qui a contraint l’Occident à réévaluer le statut de ses citoyennes. La « Journée de la Femme » est donc, par essence, une tentative de réparation d’un système qui a longtemps marginalisé la moitié de sa population.

II- l’Afrique : une tradition millénaire de leadership féminin 

​Pendant que l’Europe débattait encore de la capacité juridique des femmes, l’Afrique, elle, célébrait déjà leur puissance souveraine et guerrière. L’histoire africaine regorge de figures de proue qui n’ont pas attendu de « journée internationale » pour s’imposer :

1- ​NÉFERTITI OU NÉFERTARI (EGYPTE) : Bien plus que des beautés légendaires, elles étaient des chefs de guerre et des diplomates orchestrant les flottes et les armées les plus puissantes de l’Antiquité.

2- ​LA REINE NZINGA (ROYAUME DE NDONGO ET MATAMBA) : Stratège militaire hors pair, elle a tenu tête aux colonisateurs portugais pendant des décennies au XVIIe siècle.

3- ​LES MINO DU DAHOMEY (BÉNIN) : Surnommées les « Amazones », ce corps d’élite féminin était la colonne vertébrale de l’armée du Royaume, redouté pour sa vaillance au combat.

4- ​LA REINE NANDI (ROYAUME ZOULOU) : Mère de Chaka Zulu, elle fut l’éminence grise derrière l’ascension de son fils, l’aidant à bâtir une armée de 80 000 hommes capable de repousser l’Empire britannique.

5- ​YAA ASANTEWAA (EMPIRE ASHANTI) : Qui mena la « Guerre du Tabouret d’Or » contre l’occupation britannique au Ghana actuel.

​Dans ces sociétés, la femme n’était pas un sujet à « émanciper », elle était le pilier de la structure sociale, souvent conseillère des rois ou reine-mère investie de pouvoirs mystiques et politiques.

III- Le 8 mars comme outil géostratégique et géopolitique 

​Pourquoi donc imposer ce calendrier globalisé ?

La réponse est à chercher dans la géopolitique de l’identité. En érigeant le modèle de lutte occidentale en standard universel, on efface les paradigmes africains. C’est une forme de « soft power » qui vise à infantiliser la femme africaine en lui faisant croire que ses droits sont une importation récente, un cadeau de la « modernité » occidentale.

​C’est là que réside le piège : en adoptant cette journée sans esprit critique, on accepte l’idée que la femme africaine était « opprimée par sa culture » et « sauvée par l’Occident ». C’est un vol d’identité historique. On remplace la figure de la Reine guerrière par celle de la « bénéficiaire » de programmes de développement internationaux.

IV- Le 8 mars : un transfert de richesse massif vers l’extérieur 

Sur le plan géo-économique, la célébration du 8 mars en Afrique s’est transformée en une gigantesque opération de fuite de capitaux déguisée en fête populaire. Chaque année, des millions d’euros et de dollars quittent le continent pour alimenter les coffres-forts des multinationales du textile, principalement européennes (comme les groupes néerlandais dominant le marché du « Wax ») ou asiatiques. Alors que l’Afrique possède le coton et une main-d’œuvre talentueuse, le paradoxe veut que la « tenue de ralliement » de la femme africaine pour cette journée soit conçue, dessinée et imprimée hors de ses frontières. Ce système entretient une dépendance structurelle où l’enthousiasme des consommatrices africaines finance directement la survie et la prospérité des industries textiles étrangères, au détriment des usines locales souvent moribondes ou fermées.

Cette dynamique révèle une stratégie de domination économique subtile : en imposant le pagne industriel comme symbole identitaire du 8 mars, on détourne le pouvoir d’achat des ménages africains vers des circuits de production exogènes. Au lieu de réinvestir cet argent dans l’éducation, la santé ou l’entrepreneuriat féminin local, ces milliards de francs CFA sont dilapidés dans des biens de consommation éphémères. Ce « marketing de la célébration » infantilise la femme africaine en la transformant en simple maillon d’une chaîne de consommation mondiale, où elle achète à prix d’or un symbole de sa propre aliénation économique, tout en croyant célébrer sa libération.

V- Le paradoxe de l’enthousiasme : entre réflexion et distraction 

​Un constat s’impose : pourquoi cet enthousiasme débordant en Afrique alors qu’en Russie, en Chine, en Turquie ou en Iran, la journée est vécue de manière bien plus sobre ou politique ?

​Dans les pays occidentaux, le 8 mars est souvent une journée d’ateliers techniques et de revendications salariales. En Afrique, elle a été transformée en une journée de festivités démesurées. Cette dérive festive occulte les vrais défis : l’accès à la terre pour les paysannes, le soutien aux femmes d’affaires locales ou la valorisation des savoirs ancestraux. En transformant une lutte en carnaval, on détourne l’énergie de la femme africaine des véritables enjeux de souveraineté pour la confiner dans une célébration superficielle de son propre « octroi » de droits.

Conclusion : pour une réappropriation du calendrier 

​Il est temps de se demander si le 8 mars sert réellement la femme africaine ou s’il sert à valider la vision eurocentrique d’un monde où l’Occident donne le tempo de la civilisation. La femme africaine n’a pas besoin qu’on lui enseigne la liberté ; elle a besoin de se souvenir qu’elle l’a toujours exercée, bien avant que l’Europe ne sache comment conjuguer le mot « égalité ».

​Récupérer notre histoire, c’est aussi choisir nos dates de célébration. Célébrons nos Reines, nos mères nourricières et nos résistantes, non pas parce qu’un décret international nous y autorise, mais parce que notre ADN est fait de leur vaillance.

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