L’enseignant de science politique à l’Université de Douala revient sur la symbolique du cadeau sous forme de palmier à huile que le président Paul Biya a remis hier à Thierry Marchand, l’ambassadeur de France arrivé en fin de séjour au Cameroun et sur sa stratégie de campagne depuis 1992.
Pr. Alphonse Bernard Amougou Mbarga, enseignant de science politique à l’Université de Douala
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Interview/Pr. Alphonse Bernard Amougou Mbarga : « quand on dit que Paul Biya a discuté pendant deux heures avec l’ambassadeur de France, ça veut dire qu’il est lucide »

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Hier, lors de son entretien avec l’ambassadeur de France arrivé en fin de séjour au Cameroun, le président Paul Biya, après lui avoir remis un cadeau, a fait savoir à son hôte qu’il était originaire de la région du Sud, où « on cultive de l’huile de palme ». Quel commentaire cela vous inspire-t-il ?

Il faut considérer deux choses si vous prenez le Sud géographique ou alors le Sud administratif. S’agissant du Sud administratif, il y a effectivement des agriculteurs de palmiers. Mais ce n’est pas forcément une culture très industrialisée en dehors peut-être du département de l’Océan. Il y a les plantations de la Socapalm  qui vont jusqu’à Dizangué, dans la Sanaga-Maritime et autres. De manière globale, il y a effectivement des plantations de palmiers. Et maintenant, si vous prenez le Sud géographique de la Haute Sanaga jusqu’à la façade maritime vers Limbé,  le palmier à huile est une culture locale et aussi industrielle. La CDC possède de vastes plantations de palmier à huile. Je pense que le président de la République parlait plus du Sud géographique parce que la plupart du temps les cadeaux régulièrement offerts à ses hôtes relevaient généralement de la culture des grassfields ou des cultures soudano-sahéliennes. Il a certainement voulu faire une différence pour marquer l’immense richesse de la culture et de la société camerounaise. Le chef de l’État est également connu pour être un grand agriculteur. C’est aussi le symbole de ce palmier. Maintenant est-ce que à partir de là sa campagne électorale sera axée sur de vastes projets agricoles ? On verra peut-être dans les prochains jours. En tout cas, la communication du président de la République n’est jamais anodine.

Le chef de l’Etat présentait le cadeau à l’ambassadeur de France sans bord. Cela signifie-t-il qu’il tient toujours debout malgré son âge? 

On ne peut pas juger de ce que quelqu’un tient uniquement sur un cadeau, sur deux minutes. S’il a tenu à rencontrer l’ambassadeur, c’est d’abord une tradition que le président de la République rencontre un ambassadeur arrivé en fin de séjour. Maintenant les acteurs politiques qui se posaient la question de savoir où se trouve Paul Biya peuvent ajuster leurs gammes et certains doivent revoir leurs thématiques de campagne. Akere Muna et Serge Espoir Matomba doivent peut-être revoir leurs programmes de campagne. D’après les  journalistes et le communiqué officiel, l’entretien avec l’ambassadeur a duré deux heures. Discuter avec quelqu’un pendant près de deux heures, ce n’est pas facile, sauf si vous tournez en rond. Un échange de deux heures, ça veut dire qu’il était dense. Ça veut dire que tu as en face de toi quelqu’un avec qui tu peux bavarder. Quand on dit qu’il a discuté pendant deux heures, ça veut dire qu’il est lucide. Il faut savoir que dans un débriefing avec les autorités françaises, l’ambassadeur français va rendre compte de cet entretien. Ainsi la question de la lucidité sera dans son compte rendu. Donc en deux heures, on peut dire que le chef de l’État est lucide. Par ailleurs, il faut noter que le chef de l’État n’a jamais mis un tabou sur son âge. Par conséquent, il faut prendre en compte ce facteur. D’ailleurs l’ambassadeur n’a pas manqué la connaissance et la maîtrise des dossiers dont a fait montre le chef de l’État.

L’élection présidentielle aura lieu le 12 octobre prochain. La campagne commence le 27 septembre. Est-ce que vous voyez le chef d’État sur le terrain pendant cette période ? 

Pour savoir si on peut voir le président sur le terrain, il faudrait peut-être revenir sur les élections antérieures. Depuis pratiquement l’élection de 2004, combien de sorties le président fait souvent sur le terrain ? Apparemment, une seule. Même si on remonte à 1997, on pourrait remonter à 1992. En 1992, à ne pas confondre avec la fameuse tournée qu’il avait faite dans les régions où il avait déclaré : « Me voici à Douala », le chef de l’État sort pratiquement très peu. Donc, à partir de ce moment-là, il y a beaucoup plus ses équipes de campagne, les ministres, les directeurs généraux des sociétés, les conseillers municipaux, les maires et autres diverses autorités politico-administratives, traditionnelles, culturelles, économiques qui sont dans les régions et qui font campagne. Il est difficile aujourd’hui d’envisager que le président fera des sorties, qu’il ira faire des grands meetings. Il ne l’a jamais fait et ce n’est pas, de mon point de vue, avec l’âge actuel qu’il le fera. Ça n’a jamais été sa façon de faire la campagne. C’est plutôt les autorités politico-administratives qui sont autour de lui, les autorités, les élites économiques, les élites culturelles, sociales, et traditionnelles qui sont autour de lui, qui font campagne. Je ne pense pas que subitement il changerait cette stratégie. Cette stratégie a toujours assuré sa victoire. Pourquoi changer quelque chose qui marche ? C’est son style.

Après ce qu’on peut considérer comme une « réapparition » du chef de l’Etat hier, ceux qui demandaient où il était passé pourraient-ils se taire jusqu’à l’élection ? 

C’est effectivement ce que j’ai dit. Le candidat Akere Muna est allé jusqu’au Conseil constitutionnel pour cela. On voit bien que cette communication du président de la République hier marque quelque chose de très fort. Comme je le rappelais tantôt, quand un homme de son âge, de sa trame, prend la peine de discuter pendant deux heures, ça veut dire qu’il est resté éveillé, il est resté conscient, il n’a pas eu de trous de mémoire, il suivait la logique de ses sujets. Parce que parfois quand on discute, on revient sur quelque chose qu’on a déjà dit, on le redit, on le redit avec d’autres mots, et puis au final ça ne marche pas. Or là, l’ambassadeur de France dit qu’il était très attentif et très vigilant sur les échanges qu’il a eu avec son interlocuteur. À partir de ce moment-là, on est fondé à croire qu’il a sa lucidité et est capable de continuer à exercer pleinement ses fonctions. Et comme je le disais tantôt, c’est quelque chose que peut-être les autres jugeront et pourront l’interpréter à leur juste valeur. Le reste appartient aux électeurs qui décideront le 12 octobre 2025 pour savoir s’ils veulent continuer à lui apporter des suffrages et lui faire confiance.

Propos recueillis par Didier Ndengue

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