A l’autre bout du fil, c’est un patron confiant et souriant qui se confie. Il ne faut pourtant pas s’y tromper, la bonne humeur de ce dernier, fondateur du cabinet d’architecture Studio 44 Architects, tranche avec l’histoire loin d’être guillerette qu’il raconte. On apprend que depuis quatre ans, il réclame en vain une enveloppe d’un peu plus de 16 millions de francs CFA à Banque Atlantique Cameroun (devenu AFG Bank Cameroun en mars 2025).
Dans la conversation, le directeur général de Studio 44 Architects n’hésite pas à égrener le chapelet de toutes les demandes de médiation et d’intervention qu’il a sollicitées jusqu’ici pour entrer en possession de son dû. Malgré ce dynamisme en coulisses, loin des caméras, ce self-made man n’est toujours pas parvenu à trouver une issue favorable dans ce différend qui l’oppose à l’une des banques les plus influentes installée au Cameroun. Malgré tout, il n’a pas l’intention d’abdiquer.
Certain de son fait, le patron de Studio 44 Architects poursuit son combat, sans jamais se fatiguer de démêler l’écheveau sur cette affaire. Pour bien comprendre ce qui s’est passé, il faut remonter plusieurs années en arrière. Tout commence entre Studio 44 Architects et AFG Bank Cameroun, à l’époque Banque Atlantique du Cameroun, à la fin de l’année 2019 quand cette banque lance un concours d’architecte pour la réalisation des études et pour le suivi des travaux d’aménagement d’une agence VIP que Banque Atlantique souhaite ouvrir dans le centre-ville de Yaoundé. A l’issue du dépouillement des offres, en janvier 2020, c’est Studio 44 Architects qui est choisi. « Votre proposition a été retenue sur la base du respect du programme communiqué et de la fonctionnalité de votre plan de distribution, et nous vous en félicitons », comme on peut le lire dans la correspondance que Banque Atlantique adresse au directeur général de Studio 44 Architects.
Contrat
Quelques mois plus tard, les deux parties paraphent le contrat qui scelle définitivement le marché. Selon les termes de ce contrat, Studio 44 Architects s’engage à réaliser et à produire, entre autres, les documents graphiques nécessaires. La même entreprise va aussi coordonner les travaux entre les différentes entreprises engagées sur ce chantier, tout comme il va assister Banque Atlantique pour le payement des travaux supplémentaires…
« Le délai de départ était de quatre mois », comme le confie le patron de Studio 44 Architects. Sauf que la livraison va demander au final six mois supplémentaires. C’est cette rallonge qui va en réalité générer le différend avec Banque Atlantique. De toutes évidences, Studio 44 Architects n’est ni de près, ni de loin responsable de cette rallonge. Pour s’en convaincre, il faut remonter à une correspondance de cette entreprise datée de décembre 2020. Dans cette correspondance adressée au maître d’ouvrage, les responsables de Studio 44 Architects relèvent déjà que le chantier est retardé par des « points bloquants ». Cette correspondance énumère d’ailleurs l’ensemble de ces points bloquants : non livraison des unités intérieures de climatisation, matériel divers en attente, retard dans la livraison des portes de sécurité, etc. En mai 2021, Studio 44 Architects revient à la charge en indexant une fois encore des points bloquants dus, pour la plupart, aux entreprises recrutées sur le site des travaux.
Selon des confidences dignes de foi, l’entreprise retenue pour mener les travaux de construction de cette agence VIP n’est pas indemne de tout reproche. Pour cause, elle a été choisie par le maître d’ouvrage alors même qu’un rapport d’analyse des offres déconseillait vivement ce choix. Il n’est pas à exclure que ce choix a aussi contribué à ralentir la livraison du chantier.
Ce n’est pas tout. Car Banque Atlantique a aussi contribué à retarder l’avancement de ce chantier en apportant des modifications importantes, comme on peut le lire dans une correspondance que Studio 44 Architects adresse à la banque le 10 janvier 2022, soit plus de six mois après la réception provisoire des travaux. Le directeur général de Studio 44 Architects écrit : « comme vous le savez, des modifications ont été apportées aux plans initialement approuvés et le projet a connu dans la phase de réalisation un retard considérable, qui nous a conduit à subir des coûts supplémentaires conséquents afin de mener notre mission à son terme à votre satisfaction ».
Modifications
Dans un compte rendu de visite du chantier, on apprend que Banque Atlantique a bien apporté des modifications subséquentes. A commencer par l’agrandissement du bureau destiné au président du Conseil d’administration. Cet agrandissement a consisté à détruire la salle préalablement réservée aux archives. La banque a aussi demandé à Studio 44 Architects de transformer la salle de reprographie en archives. Il a aussi été question de changer l’emplacement d’un autre bureau, d’agrandir celui du gestionnaire des comptes, de déplacer la position des portes des bureaux et de créer deux salles de reprographie dans le même espace.
Pas de doute que ce chamboulement a largement contribué à allonger les délais des travaux tout en créant des dépenses supplémentaires. C’est pourquoi Studio 44 Architects va réclamer à Banque Atlantique des honoraires complémentaires, soit 3,4 millions de francs CFA pour le volet études à cause des multiples modifications apportées aux plans initiaux et 13 millions de francs CFA à cause des retards des travaux sur le terrain. La somme globale s’élève ainsi à 16,4 millions de francs CFA.
Pour justifier ces réclamations, Studio 44 Architects convoque les termes du contrat. D’abord l’article 6 sur le paiement des prestations supplémentaires. Cet article prévoit : « en cas de modification dans la réalisation des travaux impartis au maître d’œuvre, la rémunération des prestations supplémentaires sera calculée au prorata de 8 % du montant total de l’évaluation des travaux supplémentaires ».
Studio 44 Architects cite aussi l’article 15 qui concerne les pénalités de retard. Selon l’alinéa 2 de cet article « les parties conviennent explicitement qu’en cas de dépassement du délai contractuel de réalisation d’une mission du fait de retard imputable à l’entreprise en charge des travaux, la rémunération correspondante au délai supplémentaire sera assurée par le maître d’ouvrage… » Le maître d’ouvrage étant bien entendu Banque Atlantique.
Sauf que la banque voit les choses autrement. Le 4 mai 2022, dans une correspondance adressée à Clément Sobtejou, Banque Atlantique ne croient pas à tort que les modifications apportées ont généré des travaux supplémentaires. « Vous ne sauriez nier, ni disconvenir, que les modifications dont vous faites état désignent des suggestions de mise en œuvre que le maître d’ouvrage a sollicité compte tenu de l’exigüité des espaces relatifs à votre étude ».
En ce qui concerne les pénalités de retard des travaux prévues dans l’article 15, Banque Atlantique bat en brèche en évoquant la crise sanitaire due au Covid-19 et qui a engendré une paralysie des activités en 2020. En parlant de ce confinement, les responsables de la banque rappellent qu’avec cette crise sanitaire « les conséquences désastreuses sur le commerce international ont été préjudiciables pour tous ».
En clair, si Banque Atlantique félicite Studio 44 Architects pour l’aménagement réussi de son agence VIP au centre-ville de Yaoundé, elle n’a, par contre, aucune intention de payer cette enveloppe de 16,4 millions de francs CFA. Pour de nombreux experts du droit, les articles 6 et 15 du contrat sont pourtant clairs et donnent raison à Studio 44 Architects puisque c’est bien le maître d’ouvrage qui a retardé les travaux en apportant de nombreuses modifications, tout comme les fournisseurs ont tardé à livrer le matériel. Autant d’arguments que Studio 44 Architects veut faire valoir pour se faire payer. Autant dire qu’une autre manche de cette affaire se joue en coulisses. (A suivre).
Jean-Michel Bios
Source: La Voix du Centre
















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