La question est de savoir ce que gagne le Cameroun et les Camerounais de ces conventions fiscales. En effet, ce 2 mai 2025, le Président de la République du Cameroun a signé des décrets portant ratification de la convention fiscale entre le Cameroun et un certain nombre de pays dont la Chine et la République Tchèque. Ces décrets suscitent beaucoup d’interrogations quant à leur pertinence. Je me propose dans le cadre de cette tribune de vous livrer une analyse critique.
Louis-Marie Kakdeu, MPA, PhD & HDR Deuxième Vice-Président National du SDF
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Cameroun : il y a urgence de transformer les commerçants en industriels pour sauver notre économie

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Par Louis-Marie Kakdeu

En 2026, le Cameroun veut vivre au-dessus de ses moyens. Son budget est de FCFA 8 816,4 milliards en entrées (y compris les emprunts). En français facile, cela veut dire que les entrées propres d’argent de l’Etat sont de FCFA 5 687 milliards et les emprunts s’élèvent à FCFA 2 996,8 milliards. Le pays envisage d’emprunter plus de 1/3 de son budget, ce qui n’est pas un bon signe. Pire, le budget d’investissement public n’est que de FCFA 2 031,15 milliards, ce qui est insignifiant dans un monde où l’on investit massivement sur l’innovation pour se développer. Les intérêts de la dette publique s’élèvent à FCFA 532,5 milliards. De façon générale, le remboursement de la dette publique coûtera à l’Etat FCFA 1 890,6 milliards, soit plus de 1/4 du budget. Dans le langage commun, on dira que le Cameroun travaillera en 2026 pour payer la dette. En septembre 2025, le montant de la dette publique du Cameroun était de 14 591 milliards FCFA. Il n’était que de FCFA 1904 milliards en 2010, soit une augmentation de FCFA 12687 milliards en 15 ans. La question est de savoir si cette situation est une fatalité. Je dis NON !

Critique de l’approche du gouvernement actuel

En l’état, le gouvernement camerounais soumet la réalisation de ce budget à la vérification de quelques hypothèses et objectifs macroéconomiques. Par exemple, la croissance du PIB devra être de 4,3 % en 2026 pour que le budget soit réalisé. Il faut dire que ce n’est pas gagné lorsque le GECAM nous fait savoir que la crise post-électorale à fait perdre plus de FCFA 322 milliards aux entreprises. L’année 2026 sera aussi une année électorale et les méfaits seront observés sur la collecte des impôts et le risque de crise sociale. Aussi, l’objectif du gouvernement est de contenir l’inflation à 3,0 %, conformément aux critères de convergence de la CEMAC. Il voudrait aussi contenir le déficit budgétaire à 1,7% du PIB. Cela n’est pas gagné tant que l’on ne produit pas de la richesse.

Le gouvernement se propose pour 2026 d’adopter trois stratégies pour créer la richesse à savoir : (1) Cibler le domaine foncier et faire le renforcement des dispositifs de déchéance pour les terrains du domaine privé de l’État, avec un renchérissement des prix de 10 à 30 % pour les parcelles récupérées (une vraie chasse à la sorcière en perspective !). Ensuite, (2) encore et toujours l’endettement à travers les opérations de refinancement de la dette et la gestion de sa liquidité. Pourquoi ? Parce que la dette camerounaise a des échéances concentrées. Enfin, (3) le renforcement de la gestion budgétaire à travers la suppression des chapitres communs (94 et 65) pour une meilleure traçabilité des dépenses et l’application intégrale de la nomenclature budgétaire. Si l’on prenait le gouvernement aux mots, cela signifierait que l’accent sera mis sur une gestion budgétaire rigoureuse et transparente. Ce que l’on peut dire du point de vue technique est que l’ensemble de ces mesures gouvernementales restent bureaucratiques.

Et le secteur privé alors ?

Il n’existe que très peu de mesures pouvant favoriser l’industrialisation du pays. Le gouvernement dira qu’il promeut la politique de l’import-substitution, ce qui n’est vrai que de nom. L’on dira par ensemble qu’il existe un programme appelé Plan Intégré d’Import-Substitution Agropastoral et Halieutique (PIISAH). Pour l’exercice 2026, l’État camerounais prévoit d’allouer FCFA 12,5 milliards à ce plan. Ce montant, en recul par rapport aux années précédentes, vise à consolider les acquis de la période triennale 2024-2026. En d’autres termes, PIISAH avait pour ambition de produire maïs, riz, soja, manioc, pomme de terre et huile de palme, et de faire le développement des filières halieutiques et avicoles pour limiter les importations de poissons et de viandes. Nous arrivons à la fin en 2026 sans que les résultats ne soient visibles. Ces secteurs restent gravement déficitaires.

Soyons clairs et concrets : Ce ne sont pas des mesurettes qui permettront de développer le pays. Il faudrait même déjà atteindre le seuil de rentabilité qui est impossible avec la démarche de croissance équilibrée choisie par le gouvernement actuel. Par exemple, le projet PIISAH est émietté dans une dizaine de ministères, ce qui amenuise son impact et son efficacité. Il est venu le temps pour le Cameroun de s’accrocher sur ses avantages comparatifs qui sont des locomotives susceptibles de tirer les wagons ou les autres secteurs de production. Avec peu de ressources, on ne peut plus vouloir investir dans tous les secteurs à la fois. Et comment financer alors un tel plan ? L’endettement est une possibilité bien sûr mais, une possibilité irresponsable dans la mesure où cela suppose que l’on reporte nos charges sur les générations futures. La possibilité la plus sûr est la création des richesses. Or, il n’y aura pas de croissance au Cameroun à court terme. La dernière et bonne possibilité non envisagée par le gouvernement pour 2026 est d’attirer les capitaux étrangers. Pour ce faire, des réformes structurelles urgentes sont nécessaires. Il faut assainir le climat des affaires et le gouvernement semble ne pas vouloir le faire.

Capitaux étrangers : Il faut compter sur les investisseurs pour industrialiser le Cameroun en temps réel. Pour ce faire, il faut mettre fin à l’environnement de prédation qui prévaut ; il faut assainir prioritairement le secteur de la justice. C’est jouable à court terme. Lorsque je parle des capitaux étrangers, je souhaite d’abord préciser que l’argent n’a pas de couleurs et que l’origine de l’investisseur local n’a pas d’importance en économie. Ces capitaux étrangers sont de 2 ordres : Ce que j’appelle Investissements Directs de la Diaspora (IDD) et les autres Investissements Directs Etrangers (IDE). En 2025, le Cameroun faisait partie des bons derniers en Afrique en matière d’attirance des investisseurs. C’est une faiblesse qu’il faut combler au lieu d’abandonner le défi comme cela semble avoir été le cas dans la loi des finances 2026. Il faut déjà compter sur la très nombreuse Diaspora camerounaise (environ 6 millions de personnes) qui ne cherchent qu’à investir au pays. Si chaque membre de la diaspora n’investit qu’un million au pays, alors cela représenterait un potentiel de FCFA 6 000 milliards par an, mieux que tous les aides au développement. Il faut aller chercher cet argent avec une offre de citoyenneté concrète.

Lutter contre la thésaurisation

L’argent ne manque pas au Cameroun. On enterre l’argent à la maison sous forme d’épargne. Le pays est en surliquidité. Le problème est que l’argent du pays n’est pas dans le circuit. L’économie du pays est dominée à plus de 90% par l’informel et l’argent du pays va créer la richesse à l’étranger. Or, c’est l’argent de l’étranger qui devait venir créer la richesse chez nous. Comment inverser la tendance comme au Nigéria voisin en vue de favoriser l’industrialisation ? Il faut transformer les commerçants (importateurs) en industriels (producteurs locaux) en donnant plus d’incitation à produire localement qu’à importer les produits finis de l’étranger comme c’est actuellement le cas. Par exemple, près de 6 millions de téléphones portables sont importés au Cameroun par an pourtant, ce marché est suffisant pour construire plusieurs unités d’assemblage. Comment procéder ? Le gouvernement n’a simplement qu’à réussir les principaux importateurs et les inciter (donner les facilités) pour construire des usines d’assemblage au niveau local. En l’état, le gouvernement les traque, ce qui est une mauvaise attitude économique. Je n’ai pris que l’exemple d’un produit importé et l’on peut dupliquer cet exemple à l’infini pour industrialiser le pays à une vitesse exponentielle.

La magie du foncier : Des pays comme le Canada tire l’essentiel de leurs recettes fiscales du foncier. Au Cameroun, seuls 9% des citoyens disposent d’un titre foncier. Pourquoi ? Parce que le gouvernement rend la vie impossible aux citoyens. Chaque année, l’on alourdit la procédure (élargissement de l’assiette fiscale à la verticale) alors qu’il faut faire exactement l’inverse. Si le gouvernement procède à la gratuité du titre foncier, cela engendrerait l’entrée des paysans dans le système financier (lutte directe contre la pauvreté) et un potentiel fiscal de FCFA 3000 milliards en tablant juste sur un taux de propriété foncière de 65%.

Je m’arrête là pour l’instant afin de ne pas alourdir indéfiniment ce petit texte. Mais, je veux dire que des possibilités de levée de fonds existent pour l’industrialisation du pays. Mais, le gouvernement actuel a choisi le chemin de la bureaucratie et de l’irresponsabilité (endettement des générations à venir). Je garde espoir que les bonnes personnes seront à la bonne place dans un avenir proche pour éviter à notre pays la banqueroute. J’ose croire que la puissance publique ne sera plus utilisée pour réprimer les citoyens qui gesticulent et qui tempête par famine ou par désespoir. J’ose croire que la puissance publique sera désormais mise à la disposition de l’industrialisation du pays. J’y reviendrai.

Louis-Marie Kakdeu, MPA, PhD & HDR
Deuxième Vice-Président National SDF

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