Ils devaient être les piliers silencieux de la nation, les architectes de son avenir. Aujourd’hui, les enseignants camerounais, exsangues après des années de mépris social et de violences impunies, veulent quitter le rôle de spectateurs du destin de leur pays. Mercredi 28 août, dans un lieu tenu secret de la capitale, les représentants du Collectif des organisations des enseignants du Cameroun (COREC) et ceux du Social democratic front (SDF), principale formation d’opposition, ont scellé un pacte inédit. Objectif affiché: déployer un réseau de surveillance citoyenne pour garantir l’intégrité du scrutin présidentiel du 12 octobre.
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Cameroun : à l’approche de la présidentielle, une alliance inédite entre enseignants et le SDF pour surveiller le scrutin

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Au menu des discussions figuraient la signature d’un mémorandum d’entente, la création d’un groupe de travail et le lancement de l’initiative « Éducateurs observateurs du scrutin » (EOS). Ce dispositif vise à mobiliser, former et déployer des observateurs citoyens, tout en garantissant une stricte neutralité politique. Sur le papier, la démarche reste technique; elle sonne toutefois comme un avertissement adressé au pouvoir en place. Le corps enseignant, l’un des plus nombreux de la fonction publique, entre ainsi dans l’arène.

Le mouvement « OTS », symptôme d’une faillite de l’État

Pour comprendre cette entrée en dissidence, il faut prendre la mesure du naufrage. Le mouvement « On a trop supporté » (OTS), né en février 2022, exprime la colère d’une profession sacrifiée. Ses revendications touchent à l’essence même du contrat social: le paiement intégral des salaires, le déblocage des avancements gelés et le règlement de rappels de traitement impayés, parfois depuis des années. Le collectif estime la dette de l’État à plus de 180 milliards de francs CFA. Un chiffre vertigineux que le gouvernement n’a jamais formellement démenti; un rapport ministériel de 2022 évoquait déjà une créance de 140,5 milliards de FCFA.

En novembre 2023, Yaoundé a tenté d’éteindre l’incendie en annonçant une enveloppe budgétaire pour 2024. Promesse tardive et jugée insuffisante, elle n’a pas apaisé les tensions. Selon les estimations des OTS, environ 40 000 enseignants du secondaire, diplômés des écoles de formation au cours de la dernière décennie, errent dans un no man’s land administratif, ne percevant pas ou peu de salaire. Une génération sacrifiée.

« La situation est kafkaïenne », témoigne sous couvert d’anonymat un professeur d’anglais. « Certains collègues doivent verser jusqu’à 20 % de leur dû à des intermédiaires corrompus pour simplement faire avancer leur dossier. » Une pratique systémique qui s’ajoute à une précarité organisée: il n’est pas rare que les nouveaux titularisés attendent plus de deux ans pour ne toucher, au final, que les deux tiers de leur salaire. Conséquence: les « cours de vacation » et les leçons privées se multiplient, au détriment de la qualité de l’enseignement public. Une profession qui pèse 46 % des effectifs de la fonction publique et 51 % de sa masse salariale est contrainte à la débrouille pour survivre.

Une violence systémique et impunie

Au dénuement matériel s’ajoute une violence quotidienne qui a explosé ces dernières années, signe d’une déliquescence de l’autorité des enseignants et, au-delà, de celle de l’État. Les agressions, qu’elles émanent d’élèves, de parents ou, plus grave, de membres des forces de sécurité, se banalisent.

Les archives des journaux locaux témoignent de drames répétés. En novembre 2018, un commandant de brigade malmène sauvagement un surveillant général pour punir sa fille, élève dans un lycée de Mayo-Oulo. En 2019, à Bafoussam, une enseignante est battue par un militaire après avoir corrigé son fils; la directrice subira les mêmes intimidations. En avril 2022, un proviseur de Yaoundé est poignardé à trois reprises par un élève après avoir interdit le port d’un blouson non réglementaire. La même année, une séquence devenue virale montre une élève du lycée de Nkol-Eton secouant violemment son enseignante.

Début 2020, les syndicats dénonçaient déjà une « vague sans précédent et intolérable de violence » et la passivité des autorités académiques. Le paroxysme de l’horreur fut atteint avec l’assassinat d’un professeur de mathématiques par son propre élève, provoquant une levée de corps réprimée par la police. Dans les régions anglophones confrontées à un conflit séparatiste, la situation est pire: les écoles sont ciblées, les enseignants enlevés ou tués, comme à Ekondo-Titi en 2021, où une enseignante a été massacrée.

Une mobilisation à haut risque

 C’est donc ce corps meurtri, mais structuré et déterminé, qui se porte aujourd’hui garant de la démocratie. L’initiative EOS représente un calcul politique risqué pour l’opposition comme pour les enseignants. Elle leur offre une tribune et un levier uniques, mais les expose aussi à d’éventuelles représailles.

À un mois et demi d’un scrutin crucial, le pouvoir de Paul Biya, 91 ans et au pouvoir depuis 1982, est confronté à un terrain inédit: celui de l’école, supposée être son domaine réservé. La colère des enseignants, nourrie par des années de frustration et d’humiliations, pourrait devenir l’un des enjeux déterminants d’une présidentielle où la légitimité du scrutin promet d’être centrale. La communauté éducative, par son maillage territorial et son autorité morale, dispose des moyens de la contester. Le pari de l’opposition est que cette expertise du terrain se transforme en vigilance électorale. Le dernier acte de cette crise de défiance est en train de s’écrire.

Louis Ébène

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