Le Cameroun est-il assis sur un volcan ? Dix chantiers pour désamorcer les tensions et rétablir la confiance. La crise Cameroun au coeur de la tribune du conflictologue Robert Ngangue.
« Si on t’explique le Cameroun et tu comprends, c’est que tu n’as rien compris », « Le Cameroun a traversé les remèdes » ou encore « Le Cameroun est assis sur un volcan. » Ces formules résonnent avec écho dans les hameaux, les taxis, les rues, les salons et les rédactions. Elles ne visent pas à noircir le tableau, encore moins à décrire un pays condamné à l’éruption : elles résument plutôt une exaspération renversante et une accumulation bien réelle de frustrations et de facteurs de risque — élections entachées de violences, crise anglophone entrée dans sa dixième année, incertitude sur la succession politique, insurrection persistante dans l’Extrême-Nord, gouvernance déficitaire et normalisation galopante des écarts éthiques. Face à ce constat, s’alarmer ou s’indigner ne suffit pas. Il faut écouter les signaux faibles, prévenir, et agir de manière systémique.
Origines de la crise Cameroun
Il faudrait noter qu’un malentendu et un désaccord ne sont pas des conflits. Un conflit en lui-même n’est pas encore une violence. C’est dans cet intervalle, de plus en plus étroit entre les désaccords, les divisions de plus en plus irréconciliables et la possible explosion généralisée – un espace qui se rétrécit de plus en plus d’année en année –, que doit se jouer l’action collective de recouture du tissu social fissuré par les conflits multiples et potentiellement explosifs qui minent le Cameroun. L’absence de conflit armé ou de guerre n’est pas synonyme de paix. Cette dernière est un bien public collectif qu’il faut protéger jalousement et précieusement. Il faudrait panser les blessures quand elles sont encore légères et ne pas attendre la gangrène pour amputer la jambe. Voici une proposition de dix chantiers — non exhaustifs, mais structurants — à mener de front plutôt qu’isolément, tant leurs effets se renforcent ou s’annulent les uns les autres, en vue de désamorcer les tensions, rétablir la confiance, et éviter le tsunami qui fait progressivement son lit à la lumière des risques réels repris ci-haut.
1. Un forum national pour la rénovation et un plan d’urgence pour la mise à niveau des régions enclavées
Le Grand Dialogue National de 2019 a ouvert, dans un contexte de crise profonde, un espace largement apprécié de discussion salutaire sur la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Six ans après, la leçon est claire : un dialogue ne construit de la confiance que s’il débouche sur des engagements hiérarchisés, datés, et suivis par un mécanisme indépendant avec des indicateurs mesurables de succès. Un « Forum national pour la rénovation » devrait donc être pensé autrement — non comme une rencontre de plus, mais comme une refondation du contrat de confiance entre Camerounais, dirigeants et institutions. Pour être crédible, il devra être piloté par des experts indépendants, réunir majorité et opposition dans toute leur diversité, société civile, autorités religieuses et traditionnelles, jeunes, femmes, secteur privé, diaspora — et aborder aussi bien ce qui divise que ce qui rassemble, pour déboucher sur un livre blanc qui serve de boussole à la rénovation du pays couplée avec un plan d’urgence de mise à niveau des régions les plus enclavées et sous-scolarisées.
2. Une sortie politique négociée de la crise Cameroun (anglophone)
Dix ans après le déclenchement de la crise anglophone, vu les coûts financiers et militaires y afférents ainsi que la paralysie institutionnelle, les traumatismes des populations, les pertes économiques et les souffrances humaines qui en découlent, il faudrait s’interroger sur la suffisance de la réponse sécuritaire. Chercher une sortie négociée ne signifie ni renoncer à l’unité du pays ni légitimer la violence : c’est reconnaître qu’une paix durable ne se construit pas seulement par le rapport de force. Le statut spécial accordé au Nord-Ouest et au Sud-Ouest offre un cadre institutionnel réel auquel il faudrait adjoindre les compétences et les ressources promises afin de mieux impacter la vie quotidienne des populations. Cela suppose un cessez-le-feu immédiat et vérifiable, un programme rénové de démobilisation, de désarmement et de réintégration des combattants prêts à sortir de la violence, et un plan de reconstruction et de stabilisation y compris une commission vérité, justice et réconciliation. La paix durable sera acquise le jour où les populations s’assureront de nouveau que leurs différends peuvent se régler par le dialogue plutôt que par les armes et l’usage continu de la force qui ne contribuera qu’au pourrissement de la situation.
3. Une transition apaisée au sommet de l’État
Avec une opposition fragmentée, la perception grandissante que l’alternance politique n’interviendra pas par les urnes, des clans rivaux qui se livrent à une guerre de pouvoir et une société civile fortement polarisée, l’incertitude sur l’avenir politique du pays est, en soi, un facteur de fragilité. Le recul du parti au pouvoir, le RDPC, à la présidentielle de 2025 — 53,66 % des voix, contre 71,28 % en 2018 et 77,99 % en 2011 — traduit un malaise populaire qu’il serait risqué d’ignorer. À mesure que se durcit la compétition entre réseaux et clans qui se projettent dans l’après-Biya, l’absence de dauphin officiel ou déclaré nourrit confusion, défiance et rivalités. Le risque qu’une vacance soudaine du pouvoir transforme une succession institutionnelle en épreuve de force n’est pas mince. Finaliser en urgence le casting des hauts commis pour rassurer sur la continuité de l’État – en mettant un accent particulier sur l’éthique, l’intégrité, la redevabilité, la compétence et la performance assortie d’indicateurs de résultats – réduirait ce risque — et rappellerait que la stabilité du Cameroun doit reposer sur la solidité et la fiabilité de ses institutions, pas sur un seul homme.
4. Une réforme crédible du processus électoral pour un scrutin apaisé en 2032
La confiance dans une élection ne se décrète pas, elle se construit avant, pendant et après le scrutin. Les contestations récurrentes qui ont suivi plusieurs élections camerounaises ont installé, chez une partie des citoyens, le sentiment que les résultats ne reflètent pas toujours fidèlement les urnes. Cette défiance fragilise la légitimité des institutions, y compris lorsque l’alternance est réelle. Les organes électoraux ont certes connu des évolutions notables au Cameroun. Cependant, il reste à consolider leur indépendance, la fiabilité du fichier électoral, la transparence du dépouillement et un mécanisme de contentieux perçu comme impartial. L’objectif n’est pas de favoriser un camp, mais de permettre aux perdants d’accepter leur défaite sans violence, et aux gagnants de gouverner avec une légitimité incontestée. Préparons maintenant le scrutin de 2032 afin d’épargner au Cameroun les violences enregistrées lors des élections d’octobre 2025.
5. Une lutte structurelle plutôt qu’individuelle contre la corruption
La corruption n’est pas qu’une succession d’affaires individuelles. Lorsqu’elle devient récurrente, elle révèle des failles dans les mécanismes de contrôle et de reddition des comptes. S’attaquer aux systèmes plutôt qu’aux seuls boucs émissaires suppose des institutions de contrôle réellement indépendantes, une commande publique transparente, et des sanctions effectives appliquées à toutes « les institutions extractives » sans exception. Bien évidemment, cette question dépasse la seule gestion des finances publiques et intègre le fait que l’accès à l’emploi, aux concours publics, aux services publics ou aux marchés dépend davantage du réseau que du mérite. Ainsi, la corruption devient un cancer pour l’économie, bref un puissant moteur de défiance entre régions, générations, communautés et entre gouvernants et gouvernés. Le retour de la confiance ne passera pas par des discours supplémentaires, mais par la preuve, dans les faits, que nul n’est au-dessus de la loi. Il s’agira ici de procéder à la stricte et immédiate application de l’article 66 de la Constitution camerounaise, de la loi n° 003/2006 du 25 avril 2006 relative à la déclaration des biens et avoirs ainsi que la nomination des membres de la commission en charge de recevoir, collecter et exploiter lesdites déclarations.
6. Une réforme du secteur de sécurité et l’accès à la justice
La confiance se restaure aussi dans la relation quotidienne que les citoyens entretiennent avec leurs forces de sécurité et de défense, dont la mission première doit rester la protection de l’intégrité du territoire et des populations — non la coercition, l’utilisation inappropriée de la force, les abus d’autorité, les trafics d’influence, les intimidations et la prédation. Des efforts de professionnalisation des forces ci-haut citées sont certes en cours et mériteraient d’être poursuivis activement notamment dans le domaine des droits humains – avec par exemple l’intégration du principe habeas corpus dans les procédures pré-judiciaires –, la police communautaire pour éviter une judiciarisation systématique des conflits et favoriser le dialogue de proximité et la redevabilité accrue pour les violations documentées, qu’elles soient le fait de l’État ou des autres acteurs et groupes armés non étatiques. L’impunité affaiblit l’autorité de l’État, mais une répression aveugle produit l’effet inverse. Elle nourrit le ressentiment et alimente le repli sécuritaire notamment le recours aux gangs et groupes armés communautaires pour se protéger et se faire justice. Une force qui sait désamorcer un conflit avant qu’il n’éclate protège davantage qu’une force qui n’intervient qu’après l’explosion.
Par ailleurs, le gouvernement a engagé certes depuis plusieurs années des réformes pour moderniser l’offre de la justice au Cameroun. Il serait recommandable que ces réformes mettent l’accent entre autres sur l’indépendance réelle du pouvoir judiciaire vis-à-vis du pouvoir exécutif, la sanction réelle des magistrats corrompus, la réduction des lenteurs procédurales, la lutte contre les détentions préventives massives, souvent prolongées bien au-delà des délais légaux, dans des prisons surpeuplées et non alignées aux règles minima de détention, pour la plupart. Enfin, la rédaction d’un texte de loi pour encadrer et harmoniser la pratique des Mécanismes alternatifs de Résolution des Litiges (MARL), parmi lesquels la médiation. Ces efforts contribueront de manière significative à redonner un nouveau souffle et restaurer la confiance vis-à-vis de cette institution charnière pour la paix.
7. Une décentralisation réellement mise en œuvre
Le cadre juridique adopté en 2019 est une avancée réelle et salutaire. Cependant, son efficacité dépend désormais de sa mise en œuvre concrète avec des compétences clairement définies et transférées effectivement, des budgets correspondants, une administration locale outillée et un cadre de travail amélioré. Une décentralisation effective rapprocherait la décision des citoyens et réduirait le sentiment de marginalisation et de citoyens de seconde zone qui nourrissent non seulement la crise anglophone, mais aussi d’autres frustrations et tensions communautaires et régionales moins visibles actuellement mais pourtant galopantes en silence. Encore faut-il qu’elle s’accompagne d’écoute attentive, de participation citoyenne et de redevabilité, pour que les populations y voient un vrai partage du pouvoir et non un simple transfert administratif de compétences.
8. Une inclusion économique massive des jeunes
Avec une population majoritairement jeune, le Cameroun ne peut construire durablement la paix en laissant une partie de sa jeunesse face au chômage et à l’absence de perspectives. Environ quatre personnes sur dix vivent en dessous du seuil de pauvreté au Cameroun depuis l’année 2021. Selon la Banque mondiale, la croissance pourtant stable au Cameroun ne parvient pas à réduire la pauvreté depuis 20 ans en raison du marché du travail qui ne fournit pas suffisamment d’emplois productifs pour la population grandissante du pays. Par ailleurs, les écarts entre la minorité riche et la majorité indigente se creusent gravement depuis la même période, affectant particulièrement la catégorie jeunesse. Un jeune sans emploi ni horizon devient plus exposé à l’exil et aux réseaux criminels et extrémistes. La réponse ne peut plus se limiter à des projets pilotes trop modestes pour changer la donne à l’échelle nationale. Il serait souhaitable de lancer une politique quinquennale massive d’autonomisation de jeunes sur des filières porteuses de croissance – par exemple la filière de l’énergie solaire avec 10 000 emplois en formule privatisation du secteur de production et commercialisation de l’électricité pour combler le gap énergétique –, articulée autour de la formation, de l’emploi, de l’entrepreneuriat, de l’accès au financement et de l’insertion. Investir dans la jeunesse n’est donc pas qu’une politique sociale, c’est une politique de prévention des conflits et de sécurité nationale dans la mesure où les jeunes sans emploi dans les pays en développement représentent une bombe à retardement.
9. Un espace civique et médiatique élargi
Un espace civique élargi n’est pas une concession accessoire à la stabilité. Il représente une soupape de sécurité. Toute société génère des frustrations envers ceux qui exercent et détiennent le pouvoir. La question n’est jamais de savoir si ces tensions existeront, mais par quel canal elles s’exprimeront. Quand la presse, les réseaux sociaux et le droit de manifester se restreignent, l’expression citoyenne ne disparaît pas — elle migre vers des espaces non régulés, où l’anonymat encourage les plaintes et la radicalisation plutôt que la modération. À l’observation, à mesure que les canaux institutionnels se rétrécissent ou sont à la solde des nantis, les réseaux sociaux deviennent le réceptacle des règlements de compte, des rumeurs ethniques et des appels à la vengeance et des incitations à la violence et à la haine. Un espace civique élargi canalise au contraire ces mêmes frustrations vers des formes d’expression traçables, responsabilisantes et moins agressives. C’est, paradoxalement, moins la liberté d’expression que sa restriction qui nourrit l’instabilité qu’elle prétend prévenir.
10. Des infrastructures de dialogue et de médiation de proximité pour désamorcer avant que ça n’explose (pour sortir de la crise Cameroun)
Le Cameroun ne manque pas de dialogue : il manque d’infrastructures de dialogue de proximité. Nos grands conflits suivent la même séquence — une tension communautaire, une frustration administrative non traitée réveille un sentiment d’injustice, ensuite un repli communautaire, puis la violence. Ce qui aurait dû être médiable a été policé, judiciarisé et militarisé automatiquement. Le Grand Dialogue National de 2019 a eu raison de créer, dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, le Public Independent Conciliator (PIC) — un Ombudsman chargé des plaintes contre l’administration. C’est un prototype qui fonctionne, mais resté méconnu, sous-financé et cantonné à deux régions. Il faut construire une architecture de dialogue et de médiation à trois étages. En bas de l’échelle, des centres de dialogue au niveau du village/quartier/communes qui déclenchent l’écoute ou la palabre modernisée dans les 72 heures de la survenue d’un conflit. Ensuite des PIC généralisés aux huit autres régions. Au sommet, un Médiateur national indépendant, avec au niveau horizontal des Ombudsmen dans les universités, hôpitaux et administrations. Ces infrastructures intègrent également des tribunes d’expression populaires régulièrement tenues par les communautés, les familles, les entreprises et les administrations sur des questions d’importances majeures affectant le vivre-ensemble et la cohésion ainsi que la redevabilité des gouvernants. Moins coûteuse qu’un seul jour de crise, cette infrastructure de paix horizontale et verticale est la condition pour que les conflits et les désaccords soient précocement transformés en réponses constructives et opportunités de désamorcer les tensions et de prévenir toute escalade.
Une question de système, pas de mesures isolées
Ces dix leviers ne fonctionnent pas en vase clos. Une réforme électorale sans forum de rénovation inclusif reste cosmétique. Une décentralisation sans lutte structurelle contre la corruption ne fera que déplacer le clientélisme à l’échelon local. Une réforme sécuritaire sans sortie politiquement négociée de la crise anglophone gère la violence au lieu de la prévenir. C’est leur mise en œuvre simultanée et systémique qui peut désamorcer durablement les tensions accumulées actuellement.
Le Cameroun n’est pas condamné à l’éruption. Mais la paix ne se décrète pas : elle se construit, patiemment et méthodiquement, par l’écoute, le dialogue et la prévention précoce des conflits, avant qu’ils n’explosent.
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