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L’Afrique face aux influences du golfe : autopsie d’une asymétrie stratégique et de la rente de l’esprit

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Dans l’échiquier des relations internationales contemporaines, la diplomatie d’influence des monarchies arabo-sunnites du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) à l’égard du continent africain procède d’un paradoxe saisissant. Tandis que ces puissances pétrolières mobilisent des dizaines de milliards de dollars sous forme de fonds souverains pour acquérir des actifs industriels, technologiques, sportifs et immobiliers majeurs en Occident, leur projection stratégique en Afrique subsaharienne est historiquement demeurée polarisée sur un outil d’ingénierie socio-religieuse : le financement d’infrastructures cultuelles, de centres d’enseignement coranique et d’organisations de bienfaisance à forte charge idéologique.

Cette asymétrie structurelle n’est pas fortuite ; elle traduit un choix géopolitique où le continent noir est envisagé non comme un partenaire d’industrialisation ou de souveraineté économique, mais comme une profondeur stratégique doctrinale et une rente financière captive.

I- La preuve par les chiffres : le grand écart des investissements entre l’occident et l’Afrique

L’analyse des flux financiers internationaux montre une différence flagrante dans la manière dont les capitaux du Golfe sont distribués à travers le monde :

– Les investissements massifs dans les économies occidentales

Les fonds souverains des pays du Golfe privilégient les marchés occidentaux pour générer des profits et acquérir des technologies clés. À lui seul, le Fonds d’investissement public d’Arabie Saoudite (PIF) gère plus de 900 milliards de dollars d’actifs mondiaux et a injecté directement plus de 80 milliards de dollars dans des entreprises technologiques, industrielles et financières en Europe et aux États-Unis. D’ailleurs il y a de cela quelques jours l’Arabie saoudite via la Qiddiya Investment Company (QIC) filiale du PIF (Public Investment Fund) a signé un accord avec la France pour investir 6 milliards d’euros, soit environ 4.000 milliards de FCFA dans la construction de trois grands parcs d’attractions près de Paris. Le projet pourrait générer environ 22 000 emplois directs en France.

De son côté, l’Autorité d’investissement d’Abou Dhabi (ADIA) gère près de 950 milliards de dollars, orientés à plus de 70 % vers les marchés développés d’Amérique du Nord et d’Europe. On parle ici de projets générateurs de milliers d’emplois qualifiés et de richesses durables.

– La part marginale et ciblée accordée à l’Afrique

En comparaison, l’Afrique subsaharienne ne capte qu’une fraction minime de ces flux financiers productifs, estimée à moins de 3 % de la totalité des investissements sortants des fonds du Golfe. Sur les dizaines de milliards de dollars dépensés sur le continent au cours des quatre dernières décennies par des organisations comme la Ligue Islamique Mondiale ou la Fondation du Roi Salmane, plus de 60 % de ces capitaux ont été fléchés vers le domaine confessionnel : la construction de plus de 5 000 mosquées, l’ouverture de centaines de madrasas, la distribution de bourses d’études théologiques et l’aide humanitaire d’urgence.

L’économie réelle africaine celle des usines de transformation, de la modernisation agricole, de l’accès à l’énergie ou des réseaux ferroviaires est ainsi largement tenue à l’écart de cette manne, reléguant le continent au statut de récepteur passif de la charité confessionnelle.

II- L’économie du hajj : l’Afrique, une mine d’or financière pour l’Arabie saoudite

L’un des mécanismes économiques les plus déséquilibrés réside dans les flux financiers générés par le pèlerinage aux Lieux Saints de l’Islam (le Hajj et la Umrah).

– Des milliards d’injections directes dans l’économie saoudienne

Chaque année, l’Arabie Saoudite accueille environ 2,5 millions de pèlerins pour le Hajj et plus de 10 millions pour la Umrah. Ces déplacements génèrent entre 12 et 15 milliards de dollars de recettes directes pour le Royaume saoudien chaque année. L’objectif officiel du plan saoudien « Vision 2030 » est d’ailleurs de porter ces revenus à plus de 30 milliards de dollars par an en accueillant 30 millions de pèlerins.

– L’effort financier considérable des fidèles africains

Sur ces chiffres globaux, les pèlerins venus d’Afrique subsaharienne représentent environ 200 000 à 250 000 personnes chaque année pour le grand pèlerinage du Hajj. Le coût moyen par pèlerin africain (englobant le billet d’avion, le logement, les taxes de visa et les sacrifices rituels) oscille entre 4 500 et 7 000 dollars selon les pays. Cela signifie que l’Afrique subsaharienne transfère chaque année plus de 1,2 à 1,5 milliard de dollars de ses réserves de change directement vers l’économie saoudienne.

Alors que cet argent provient de l’épargne d’entreprises et de familles africaines souvent modestes, le retour de cet investissement vers l’Afrique ne se fait pas sous forme de crédits d’infrastructures d’envergure, mais sous forme d’aides confessionnelles, créant un circuit financier d’extraction de richesses au profit des services saoudiens.

III- La mécanique de la déstabilisation : comment la diffusion religieuse mène à l’insécurité

Le passage du prosélytisme religieux à l’insécurité armée sur le continent africain ne se fait pas du jour au lendemain, mais suit un processus en plusieurs étapes bien documenté :

1- La rupture avec l’islam traditionnel local

Pendant des siècles, l’Afrique subsaharienne a pratiqué un Islam soufi, tolérant et parfaitement intégré aux coutumes et structures sociales locales. L’arrivée de financements extérieurs impose une doctrine rigoriste (le wahhabisme ou le salafisme) qui rejette ces pratiques traditionnelles, qualifiées de déviantes. Cela crée une première fracture au sein des familles et des villages entre les anciens et une jeunesse séduite par ce nouveau discours.

2- La contestation de l’autorité de l’état

Les jeunes formés dans ces nouveaux centres religieux apprennent une vision où la loi religieuse prime sur les lois de la République. L’État central, jugé laïque ou inefficace, est présenté comme illégitime. Cette perte de repères affaiblit l’autorité des institutions publiques et des chefs traditionnels dans les zones rurales délaissées.

3- L’embrigadement par les groupes armés

Cette rupture idéologique sert de terreau fertile aux groupes terroristes (comme Boko Haram, le GSIM ou l’État Islamique au Grand Sahara). Ces groupes exploitent la frustration sociale et s’appuient sur le corpus doctrinal rigoriste déjà diffusé pour recruter des combattants. Le discours religieux strict devient alors une arme politique et militaire pour contester les frontières, attaquer les forces de défense et imposer un contrôle territorial par la violence.

IV- La réaction des états africains : l’exemple du Niger

La décision récente des autorités du Niger de fermer des centres religieux financés par des entités des Émirats arabes unis et de procéder à des enquêtes pour soupçons de formation ou de relais d’activités subversives illustre la prise de conscience géopolitique des États du Sahel.

Dans un contexte post-coup d’État marqué par la réaffirmation de la souveraineté nationale et la lutte contre le terrorisme transnational, les gouvernements de transition perçoivent désormais la prolifération de ces édifices non étatiques comme des vecteurs d’ingérence étrangère et des menaces directes pour la sécurité nationale.

Le cas nigérien démontre la déconnexion entre :

– L’agenda de l’État hôte : Sécurisation du territoire, création d’emplois pour la jeunesse, industrialisation et maîtrise de la souveraineté.

– L’agenda du bailleur étranger : Contrôle des réseaux d’influence, implantation idéologique ou utilisation des espaces religieux à des fins d’action indirecte ou de renseignement.

Conclusion : repenser la relation Afrique-golfe sur le terrain de la souveraineté

L’Afrique subsaharienne ne peut plus continuer d’être le réceptacle d’une relation asymétrique où l’Occident bénéficie du capital financier du Golfe pendant que l’Afrique récolte l’hégémonie doctrinale et l’instabilité sécuritaire.

Pour rompre ce cercle vicieux, les États africains doivent imposer un recadrage strict de leur partenariat avec les monarchies pétrolières :

1- Régulation et traçabilité des flux financiers religieux : Soumettre tout financement d’infrastructure cultuelle ou éducative à un contrôle préalable strict de l’État et à l’accord des autorités de régulation financière.

2- Exigence de partenariats économiques productifs : Conditionner l’accès aux marchés africains et aux ressources extractives à des investissements directs étrangers (IDE) créateurs d’emplois locaux, de valeur ajoutée industrielle et d’infrastructures publiques (hôpitaux, routes, centrales électriques).

3- Réappropriation de la gouvernance religieuse : Financer sur fonds nationaux la formation des cadres religieux et valoriser le patrimoine spirituel africain pour faire barrage aux doctrines importées déstabilisatrices.

Il en va de la sécurité nationale des États, de la stabilité sociétale et, in fine, de la dignité stratégique du continent africain dans la nouvelle architecture du monde multipolaire.

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