Sous le vêtement de la débrouillardise urbaine et de la recherche de survie économique se dissimule l’un des angles morts les plus redoutables de la sécurité nationale du Cameroun. Dans les grandes métropoles telles que Yaoundé, Douala ou Bafoussam, les carrefours névralgiques sont aujourd’hui occupés par une armée invisible : des milliers de conducteurs de mototaxis communément appelés « BABANA » ou « benskin ». Le jour, ils assurent le transport urbain ; la nuit, ils disparaissent dans la nature. Derrière cette banalité quotidienne se dessine un phénomène sociétal d’une gravité inédite, capable d’offrir le terreau idéal à une déstabilisation géopolitique globale du pays.
I- Poser le problème : l’infiltration silencieuse et la rupture de la souveraineté urbaine
Le constat du terrain est sans appel. Une masse critique de jeunes individus circule quotidiennement au cœur de nos villes sans identité légale : ni Carte Nationale d’Identité (CNI), ni permis de conduire, ni enregistrement auprès des syndicats ou des municipalités. Plus grave encore, cette population flottante souffre d’un ancrage territorial totalement opaque. Ils vivent entassés à 20 ou 30 par chambre dans des zones périurbaines insalubres, sans bail officiel, échappant sciemment au contrôle des chefs de quartier et au ciblage des services de renseignement.
La barrière linguistique observée sur le terrain l’usage exclusif de dialectes étrangers au détriment des langues nationales ou officielles témoigne d’un flux migratoire transfrontalier incontrôlé, probablement alimenté par les crises adjacentes. Ce paysage sociologique crée un vide institutionnel béant : l’État camerounais ne sait plus qui vit sur son sol, qui parcourt ses rues, ni qui contrôle ses carrefours.
Cette vulnérabilité est amplifiée par un système de complicités internes dévastateur. Des bailleurs véreux louant des taudis à des groupes anonymes jusqu’aux réseaux de corruption administrative ou policière fermant les yeux sur les parkings sauvages et la vente d’engins sans carte grise, la chaîne de contrôle républicaine est grippée. En abandonnant la régulation des transports aux réseaux informels, l’État a, par omission, offert les clés de la mobilité urbaine à des acteurs non identifiés.
II- Le miroir du sahel : quand le transport devient une guerre asymétrique
Ce schéma ne relève plus du simple désordre civique : c’est la réplication exacte du modèle d’infiltration sahélien. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, l’effondrement sécuritaire n’a pas débuté par des invasions de colonnes blindées, mais par la maîtrise de la mobilité tactique légère. Les groupes armés et les cellules terroristes y utilisent la moto comme arme stratégique de premier ordre : discrète, ultra-rapide, franchissant tous les obstacles géographiques et capable de s’évaporer instantanément dans la foule ou la brousse.
En laissant s’installer des « cellules dormantes sur deux roues » disposant d’une connaissance parfaite de la topographie des quartiers, le Cameroun s’expose aux scénarios de déstabilisation les plus sombres :
– Sur le plan de la Guerre Asymétrique et du Terrorisme : La moto devient le vecteur privilégié pour la reconnaissance d’objectifs sensibles, la logistique clandestine, le transport de charges explosives et les attaques éclair. Comme lors des incursions de Boko Haram dans le septentrion ou des modes opératoires observés au Sahel, l’absence d’immatriculation garantit l’impunité totale d’assaillants virtuellement « fantômes ».
– Sur le plan de la Criminalité Transnationale Organisée : Ce maillage territorial informel permet la constitution de zones de non-droit. Il facilite le trafic d’Armes Légères et de Petits Calibres (ALPC), la distribution de stupéfiants et le renseignement tactique au profit de réseaux de grand banditisme, neutralisant l’action des forces de défense et de sécurité.
– Sur le plan de la Déstabilisation Post-Électorale et Sociale : La concentration de milliers de jeunes précarisés, mobiles et sans attaches institutionnelles constitue une milice urbaine potentielle. En période de tensions sociopolitiques ou au lendemain de crises électorales contestées, cette force d’impact peut être instrumentalisée pour paralyser simultanément les axes stratégiques (ponts, accès aux ministères, voies d’approvisionnement), provoquant le réveil du « scénario Effoudou » qui parlait de milices Urbaines infiltrées et peut-être faire basculer vers le pays dans un chaos urbain.
III- Stratégie de riposte et sauvegarde de la paix nationale
Face à cette alerte rouge, la réponse de l’État doit être immédiate, méthodique et exempte de toute stigmatisation communautaire. Il ne s’agit pas de diaboliser un corps de métier indispensable à l’économie populaire, mais de restaurer la souveraineté territoriale au millimètre près.
– Fichage Biométrique et Assainissement (Délai de 30 Jours) : Lancement d’une opération « Coup de Poing » exigeant l’identification numérique obligatoire de chaque conducteur (empreintes, CNI, permis). Tout conducteur non identifié ou opérant un engin non immatriculé doit voir sa moto saisie et conduite en fourrière immédiate.
– Démantèlement des Complicités et Logements Clandestins : Responsabilisation pénale et administrative des bailleurs logeant des groupes suspects sans déclaration d’occupation. Sanction et destitution de tout chef de quartier complice de l’implantation de dortoirs clandestins.
– Fermeture des Parkings Sauvages : Interdiction stricte et démantèlement de tous les parkings informels non répertoriés par les municipalités, pour ne laisser subsister que des stations officielles, gérées et contrôlées.
La souveraineté d’un État ne se mesure pas uniquement à la protection de ses frontières extérieures ; elle s’exprime avant tout par sa capacité à garantir la maîtrise absolue de son espace public intérieur. Face aux risques d’hybridation des menaces modernes, la régulation rigoureuse du secteur des mototaxis constitue un impératif de sécurité nationale non négociable pour préserver la paix sociale et l’intégrité du Cameroun.
Quand un pays ne sait plus qui réside sur son territoire, il abandonne sa souveraineté. La sécurité aux carrefours de nos villes n’est pas une option administrative : c’est le verrou vital de la survie du Cameroun.
















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