Une porte vers un autre monde
À cinq kilomètres à peine du centre-ville de Mintom, le visiteur franchit un seuil invisible. Deux arbres dressés comme un portail naturel marquent l’entrée d’un autre monde : celui de la forêt équatoriale, vaste matrice où le peuple Baka puise depuis des siècles ses repères, sa subsistance et sa spiritualité. Ici se déploie le Musée Vivant Baka d’Assok, une initiative singulière qui bouscule les codes traditionnels de la muséographie.
La culture en immersion
Dans ce musée, rien n’est enfermé derrière une vitrine. La culture ne s’observe pas à distance ; elle se respire, se traverse, s’écoute. Les chants d’oiseaux remplacent les audioguides, les senteurs d’humus tiennent lieu de préambule, et le sentier forestier devient un parcours initiatique. À mesure que l’on avance, le tumulte du monde moderne s’efface pour laisser place à une forme de recueillement.
Le symbole de la matronne
Au bout du chemin s’ouvre une vaste esplanade ombragée, entourée de mongoulou, huttes typiquement Baka construites à partir de tiges souples, de branchages et de feuilles. Leur architecture circulaire, à la fois ingénieuse et parfaitement adaptée à l’environnement, témoigne d’un savoir-faire ancestral fondé sur l’observation attentive de la nature. Dominant l’espace, une structure attire le regard : la « matronne de la forêt ». Cette représentation stylisée de la femme-mère Baka, reconnaissable à ses formes protectrices, symbolise la place centrale qu’occupe la femme dans l’organisation sociale. Source de vie, de transmission et d’équilibre, elle incarne la continuité d’une culture profondément enracinée.
Un engagement de longue haleine
Le musée est le fruit d’un engagement patient. Depuis plus de vingt-trois ans, des acteurs locaux œuvrent à la reconnaissance et à la valorisation de l’identité Baka. L’idée du site forestier s’est imposée après l’organisation d’un premier festival en ville, apprécié des visiteurs étrangers mais jugé inadapté par les patriarches. « La culture Baka ne se pratique pas en ville ; elle vit dans la forêt », rappelaient-ils alors.
Un défi fut lancé : trouver un lieu conforme aux exigences spirituelles et culturelles du peuple. Le site d’Assok s’est révélé comme une évidence. De cette réflexion est née la volonté de créer un espace où les anciens pourraient transmettre leurs savoirs aux jeunes générations, donnant naissance à l’Association des patriarches et chefs traditionnels Baka du Cameroun (Akogba), aujourd’hui porteuse du projet.
Sécurisation et survie
Au-delà de sa dimension culturelle, l’initiative s’inscrit dans un plaidoyer pour la sécurisation des terres. L’objectif est ambitieux : préserver près de 60 000 hectares de forêt répartis entre le musée vivant (230 hectares), une forêt communautaire de 5 000 hectares ( le maximum autorisé par la législation camerounaise ) et une zone de chasse communautaire de plus de 54 000 hectares.
L’enjeu est crucial. Pour les Baka, l’accès aux ressources forestières relève d’une nécessité vitale. Pourtant, la possession de gibier les expose régulièrement à des accusations de braconnage. Garantir un espace reconnu apparaît dès lors comme une condition essentielle à la préservation de leur mode de vie.
Soutien et reconnaissance
Longtemps ralenti par des difficultés de financement, le processus administratif connaît un regain d’élan grâce à l’appui de la Zoological Society of London. La signature récente d’un avis public par le ministre des Forêts et la tenue d’une commission départementale traduisent des avancées concrètes. Mais l’urgence demeure : riche en ressources minières et forestières, la zone suscite de nombreuses convoitises.
Le site s’inscrit dans le complexe transfrontalier de conservation TRIDOM, qui relie le Cameroun, le Congo et le Gabon, l’un des bassins de biodiversité les plus importants d’Afrique centrale. Une rivière entoure le musée avant de se transformer en chute, rappelant que, dans cet espace, l’eau, la forêt et l’homme participent d’un même équilibre.
Développement local et écotourisme
Le projet se veut aussi un levier de développement local. L’écotourisme communautaire y est encouragé, avec un accent particulier sur les femmes et les jeunes. Dans plusieurs localités voisines, des coopératives transforment déjà des produits tels que l’huile de moabi ou l’huile de coco, esquissant les contours d’une économie plus autonome.
Femmes et conservation
Les femmes, qui représentent plus de la moitié de la population dans cet espace, apparaissent comme des actrices majeures de la conservation. Sensibiliser une femme, expliquent les promoteurs du projet, revient souvent à influencer toute une famille. En favorisant des alternatives comme le petit élevage ou l’agriculture, elles contribuent à réduire la pression sur les espèces protégées.
Une nouvelle génération
Cette dynamique s’accompagne d’une volonté affirmée de lutter contre les préjugés persistants. Une nouvelle génération de femmes leaders émerge, déterminée à repousser les frontières sociales qui cantonnaient autrefois les jeunes filles au seul horizon du mariage. Un fonds d’appui aux initiatives féminines est en préparation afin de soutenir, notamment, les mères célibataires vers une plus grande autonomie.
Partenariats et protection
L’initiative attire déjà l’attention de partenaires potentiels. Certains envisagent d’accompagner le projet à travers des formations et des mécanismes de protection des produits écotouristiques, afin d’éviter que le fruit du travail communautaire ne soit accaparé par des intérêts extérieurs.
Une résistance douce
Plus qu’un musée, Assok apparaît ainsi comme un espace de résistance douce face à l’effacement des cultures minoritaires. On n’y vient pas seulement pour voir, mais pour comprendre, parfois même pour ralentir.
Sous la canopée, une conviction semble s’imposer : la modernité n’a de sens que si elle sait dialoguer avec les sagesses anciennes. Et dans le silence habité de la forêt, tandis que l’eau poursuit son chant, le Musée Vivant Baka rappelle une évidence souvent oubliée : préserver une culture, c’est aussi préserver le monde qui la rend possible.
Invitation au voyage
Laissez-vous porter par ce souffle ancestral. Partez à la rencontre d’Assok, découvrez une forêt devenue musée vivant où s’enracine la mémoire d’un peuple, tendre et robuste, offerte à qui prend le temps d’écouter.
















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