Que se passe-t-il réellement au Port de Douala ?
Alors que le litige entre la SGS et l’Autorité autonome du Port de Douala au-delà des frémissements émotionnels qu’ont teintés les luttes d’influence entre les hautes personnalités autour du Chef de l’Etat semble s’acheminer vers un épilogue à en juger par la correspondance du DG PAD du 02 Février 2026 invitant la SGS à venir revisiter les contours de la reprise des activités par la susdite, suite aux concertations initiées par le Premier Ministre, on peut dire sans risque d’aller plus vite que la musique que ce litige a eu le mérite de soulever des interrogations somme toutes légitimes, on serait même tenté de dire patriotiques, car il s’agit avant tout de savoir, qui contrôle les données stratégiques à travers les informations de la grue ? Nul besoin de rappeler ici, que celui qui contrôle les grues, contrôle le pouvoir. Toutes les informations de la porte d’entrée sont d’un caractère stratégique et de ce fait l’Etat doit en temps réel les avoir contrôler. Son importance fiscalo-douanière est avérée. Mais au-delà de cette importance fiscalo-douanière, se posent des questions d’ordre stratégiques et institutionnelles. Il est important de recentrer le débat sur le scanning des marchandises au port de Douala et requalifier le problème afin d’en avoir une posture qui tiendrait l’analyse et ouvrirait sur des réflexions stratégiques pour la gouvernance portuaire et la vision de l’Etat du Cameroun.
- Requalifier le problème afin de sortir du débat symbolique et de l’agitation que nous imposent les médias
La controverse largement relayée par les médias selon leur posture éditoriale au sujet du scanning des conteneurs au Port Autonome de Douala ne peut être utilement analysée comme un simple affrontement entre prestataires notamment la SGS et la Transatlantic D SA ou comme une rivalité politique interne des hauts commis autour du Chef de l’Etat. Il n’y a qu’à en juger par le nombre de journaux qui en ont fait leur Une, les pages d’information sur les réseaux sociaux et les sites réservés aux informations politiques.
La controverse a été traitée sous plusieurs angles et particulièrement sous celui des influences politiques des différents clans au sommet du pouvoir. Même si on peut y noter des métastases des dysfonctionnements de l’appareil gouvernemental, dans sa coordination et sa communication, cette controverse relève fondamentalement d’un problème de gouvernance institutionnelle d’une infrastructure stratégique. Elle nait au croisement de quatre aspects fonctionnels contraignants des pouvoirs publics :
Fonction fiscale (douanes) ;
Fonction portuaire (autorité domaniale et commerciale) ;
Fonction de sûreté (ISPS Code, contrôle des risques) ;
Fonction économique (fluidité logistique et compétitivité).
Toute approche réduisant le scanner à un seul de ces registres (fiscal, logistique ou sécuritaire exclusivement) est institutionnellement incomplète, partielle et parcellaire. Nous nous devons de procéder à une clarification juridique aux origines de la controverse
- Distinction entre influence politique et décision administrative
Du point de vue du droit public comparé, une correspondance émanant de la présidence, même de haut niveau, ne constitue pas en soi un acte administratif créateur de droits et d’obligations.
L’analyse doit rigoureusement distinguer :
L’influence politique (arbitrage informel des hautes instructions, du « haut oui », orientation stratégique, hautes directives) De la chaîne de décision juridique effective, qui suppose : – Acte réglementaire, – Procédure de contractualisation, – Validation budgétaire, – Approbation de tutelle. L’enjeu réel n’est donc pas « qui a suggéré quoi a qui ? », mais : « Qui a juridiquement engagé l’État camerounais et sur quelle base normative ? »
Sans cette clarification, toute accusation de contournement institutionnel reste politiquement forte mais juridiquement fragile. Juridiquement la SGS est liée à l’Etat du Cameroun par un contrat. Ce contrat dans son exécution peut révéler des failles. Mais c’est aux parties nommément désignées dans celui-ci qu’il convient de le relever.
Le Port Autonome de Douala aurait dû attirer l’attention de la partie camerounaise signataire de cette convention que la SGS ne respectait pas ses engagements afin que cette dernière utilise les mécanismes contractuels pour obliger la SGS à remplir le cahier de charges à elle assigné lors de la signature de ce contrat.
- Position réelle de la douane dans les standards internationaux
Contrairement à une lecture strictement souverainiste, les standards internationaux ne consacrent pas un monopole opérationnel de la douane sur les scanners. Dans les ports comparables (Abidjan, Dakar, Tanger Med, Durban, Tema) : la douane définit les règles de ciblage ; accède aux données ; décide des contrôles.
Mais, l’infrastructure est souvent financée, maintenue et parfois opérée par un prestataire privé, (en Côte d’Ivoire : Webb Fontaine, au Sénégal : Cotecna, au Maroc : opérateurs mixtes, au Ghana : GCNet / West Blue) sous supervision contractuelle de l’autorité portuaire ou de l’État par le biais de ses démembrements.
Le critère central n’est donc pas la propriété institutionnelle en d’autres termes qui a contractualisé le prestataire, qui opère, qui a financé l’infrastructure, mais qui possède le contrôle effectif des données, des algorithmes de ciblage et des droits d’accès ?
- Vraie anomalie institutionnelle potentielle
L’anomalie de la situation du scanning au Port de Douala ne réside pas nécessairement dans l’éviction formelle du tandem SGS-Douanes par le tandem Autorité Portuaire-Transatlantic D SA, mais dans trois risques structurels qu’il convient de relever ici :
- Risque de capture informationnelle
Si le prestataire contrôle seul les images ; filtre les données transmises ; dispose d’un pouvoir de sélection des flux, alors il détient un pouvoir régalien de fait. Ce qui est dangereux pour la sécurité nationale.
- Risque d’asymétrie contractuelle
Si le contrat ne prévoit pas : auditabilité indépendante, réversibilité des systèmes ; portabilité des données, l’État devient technologiquement dépendant du prestataire pour le contrôle des données stratégiques.
- Risque de conflit de fonctions
Un même acteur ne doit jamais : être rémunéré au volume scanné, décider du ciblage, et contrôler la transmission des résultats. C’est là que se situe la vraie question de souveraineté, de la sécurité et même du patriotisme. Pas dans l’identité nationale du prestataire que d’aucuns ont agité comme si ce n’est qu’aujourd’hui qu’on découvre la nationalité de la SGS.
- Intégration indispensable à des fins de performance portuaire
Toute réforme du scanning doit être évaluée selon trois indicateurs clés de performance portuaire :
Indicateur
Dwell time (temps de séjour) ; impact attendu : doit baisser ; Coût logistique par conteneur (impact attendu : doit baisser) ; Taux d’inspection physique : Impact attendu, doit devenir plus ciblé.
Un système de scanning qui augmente les délais, multiplie les contrôles inutiles, renchérit les coûts, est néfaste pour le port. Car il affaiblit mécaniquement et significativement la compétitivité du port, l’attractivité pour les armateurs et les chargeurs, et partant la position du Cameroun dans les corridors régionaux. De quoi ne pas s’étonner du Ranking du Cameroun dans les derniers classements CPPI. Le préalable tout de même pour le tandem PAD-Transatlantic D SA aurait été de mettre à la disposition des camerounais ou tout au moins des chargeurs et des armateurs les données opérationnelles comparatives auditables qui puissent permettre de mesurer l’impact opérationnel de la SGS sur la performance et partant sur la compétitivité du port de Douala.
- Une approche institutionnelle mature
Une gouvernance conforme aux bonnes pratiques internationales et a même de garantir un confort juridique a l’Etat du Cameroun reposerait sur :
- Séparation claire des rôles
État : définition des règles et contrôle.
Port : gestion des flux et performance.
Prestataire : exploitation technique sous contrat strict.
- Transparence contractuelle minimale
La publication : du contrat principal, des avenants, des clauses de performance, des mécanismes de rémunération.
- Audit tripartite indépendant
Audit juridique, pour valider la base normative de l’engagement de l’État Audit technique, pour garantir la réversibilité et la portabilité des données stratégiques
Audit économique, pour mesurer l’incidence réelle sur les recettes douanières et la fraude.
L’objectif n’est pas de désigner des coupables, mais de mesurer l’impact réel sur les recettes, la fraude et la fluidité des passages au port de Douala.
- Requalification correcte du débat public
Le vrai débat n’est pas de faire de cette question un terrain de déploiement « SGPR contre MINFI », « SGS contre Transatlantic », « étranger contre national » « sécurité contre douane » La question qui devrait trotter dans la tête de chaque patriote, chaque souverainiste et chaque camerounais soucieux du développement de son pays, c’est de se demander : Le Cameroun dispose-t-il d’un système de scanning « auditable », technologiquement souverain, économiquement performant et institutionnellement équilibre ?
Tout le reste relève de la communication politique, de l’agitation médiatique afin de noyer les véritables préoccupations, de la mise en scène symbolique de la souveraineté.
Ce qu’il faut retenir en conclusion
Du point de vue institutionnel, le dossier du scanner du Port Autonome de Douala révèle moins un scandale financier mafieux qu’un déficit structurel de gouvernance des infrastructures critiques et stratégiques. Ce type de déficit peut être relevé dans de nombreux domaines. On peut questionner le rôle des institutions telles que l’Autorité Portuaire Nationale sur l’évaluation des indicateurs de la performance des différents prestataires dans l’écosystème portuaire. Car le risque majeur n’est pas la présence d’un opérateur privé, mais l’absence d’un cadre contractuel transparent, de mécanismes d’audit indépendants, des indicateurs publics de performance, et enfin d’une doctrine claire de souveraineté économique et technologique. Sans cela, la question n’est plus : « Qui contrôle le scanner ? » mais : « Qui contrôle réellement l’État à travers ses systèmes techniques et numériques ? » Et c’est exactement là que se situe, en réalité, le cœur du problème.
MFOCHIVE NJOYA Ousmanou
Expert Senior Ports et Corridors,
Transports multimodaux,
Gouvernance des Transports Projets
Logistiques Certifie CILT
















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