Synthèse du Message à la Nation du Président Paul Biya (31 décembre 2025)_
Contexte et ton général
Ce discours de fin d’année intervient après une élection présidentielle (12 octobre) et marque le début d’un nouveau septennat. Le président adopte un ton volontariste, oscillant entre bilan des réalisations et reconnaissance des défis persistants, tout en appelant à l’unité nationale.
Les axes structurants du discours.
- Consolidation démocratique et stabilité politique
Le président présente le système démocratique camerounais comme mature et enraciné, citant la tenue réussie des élections présidentielle et régionales. Il reconnaît néanmoins des « soubresauts post-électoraux » causés par des « leaders politiques irresponsables », tout en saluant la maturité de la majorité des citoyens.
Point sous-jacent: Cette reconnaissance implicite de tensions électorales suggère une fragilité du consensus politique, malgré le discours d’apaisement.
- Sécurité : une menace persistante
Le discours évoque sobrement la lutte contre « les terroristes et autres criminels » dans plusieurs régions (Extrême-Nord, Nord-Ouest, Sud-Ouest), saluant le professionnalisme des forces de défense.
Élément révélateur: La mention d’un « sentiment rampant d’impunité », d’atteintes à l’autorité de l’État et de recours généralisé à la violence indique une dégradation du climat sécuritaire et social qui dépasse les seules zones de conflit armé.
- Réalisations économiques et infrastructurelles
Le président dresse un inventaire des projets en cours ou achevés :
– Énergie: Mise en service du barrage de Nachtigal, centrales solaires, reprise de la société ENEO (présentée comme restauration de la « souveraineté énergétique »).
– Eau potable: Réhabilitation et extension des réseaux en zones urbaines et rurales
– Routes: Annonce d’un « programme spécial de réhabilitation » des axes dégradés
– Secteurs prioritaires: Éducation, santé, numérique, industrialisation, transformation agro-alimentaire
Lecture transversale: L’accent mis sur les infrastructures de base (eau, électricité, routes) révèle des carences structurelles importantes. La nécessité d’annoncer un « programme spécial » routier suggère que les infrastructures actuelles sont insuffisantes pour soutenir le développement économique.
- Jeunesse et emploi : une priorité affichée
Le discours place les jeunes et les femmes au centre des priorités du nouveau septennat, avec :
– Un Plan spécial de promotion de l’emploi des jeunes
– Une enveloppe budgétaire de 50 milliards FCFA pour 2026
– Un engagement pour une meilleure participation des jeunes dans la gestion publique
Dimension critique: Cette insistance sur la jeunesse répond probablement à une pression démographique et sociale forte, le chômage des jeunes constituant un défi majeur pour la stabilité du pays.
- Appel à l’unité nationale et au vivre-ensemble
Le président consacre une part importante de son discours à dénoncer :
– Le « repli identitaire »
– Les « discours de haine » dans l’espace médiatique
– Les menaces contre les « fondements » du pays
– Le désordre, l’indiscipline et l’impunité
Il promeut la diversité camerounaise (ethnies, langues, cultures, religions) comme une richesse à capitaliser
Analyse sous-jacente: Cette insistance révèle une fragmentation sociale profonde, potentiellement alimentée par les tensions régionales, les clivages ethniques ou linguistiques, et une polarisation politique accrue.
- Reconnaissance des difficultés et appel à la vérité
Un passage significatif où le président se distingue des « marchands d’illusions » en politique :
– Il reconnaît que « des efforts soutenus doivent encore être engagés » pour améliorer les conditions de vie
– Il admet la complexité du contexte international qui retarde certains projets.
– Il revendique un « devoir de vérité » envers les citoyens
Élément notable: Cette posture défensive suggère une critique croissante de l’action gouvernementale et une érosion possible de la confiance populaire.
- Gouvernance et critères de compétence
Le président annonce la formation prochaine d’un nouveau gouvernement et précise les critères de sélection :
– Qualifications, compétences, probité, engagement
– Équilibre entre jeunesse et expérience
– Lutte contre les discriminations (ethniques, de genre, d’âge, religieuses)
– Égalité des chances, y compris pour la diaspora
Lecture politique: Cette insistance sur les critères méritocratiques répond probablement à des accusations de népotisme, de gérontocratie ou de favoritisme régional/ethnique.
Forces du discours
- Reconnaissance des problèmes: Contrairement à un discours purement triomphaliste, le président admet les difficultés (infrastructures, emploi des jeunes, sécurité)
- Ancrage dans le concret: Énumération de projets précis (Nachtigal, ENEO, budget jeunesse) qui permettent une vérification factuelle
- Appel à l’unité nationale: Un message fédérateur dans un contexte de tensions.
Zones d’ombre et tensions révélées
- Sécurité fragile: Les trois régions citées (Extrême-Nord, Nord-Ouest, Sud-Ouest) sont en situation de conflit ou d’insécurité depuis plusieurs années, suggérant l’absence de solution durable
- Climat social dégradé: L’évocation d’un « sentiment rampant d’impunité », de violence généralisée et d’atteintes à l’autorité de l’État indique une crise de gouvernance profonde
- Infrastructures défaillantes: La nécessité d’un « programme spécial » routier et la reprise d’ENEO révèlent des échecs dans la gestion de secteurs stratégiques
- Tension générationnelle: L’insistance sur la jeunesse suggère une frustration importante de cette catégorie, potentiellement explosive démographiquement
- Polarisation politique: Les tensions post-électorales et les discours de haine témoignent d’une société fracturée
Promesses mesurables
– 50 milliards FCFA pour l’emploi des jeunes en 2026
– Programme spécial routier à lancer dans l’année
– Nouveau gouvernement dans les prochains jours
– Intensification du dialogue communautaire dans les régions en crise
Entre volontarisme et réalisme
Ce discours révèle un pays à la croisée des chemins : des institutions démocratiques fonctionnelles mais contestées, des projets de développement en cours mais insuffisants face aux besoins, une diversité culturelle présentée comme richesse mais menacée par les tensions identitaires, et une jeunesse nombreuse mais sans perspectives claires.
La reconnaissance par le président des difficultés persistantes, rare dans ce type d’exercice protocolaire, témoigne soit d’une stratégie de transparence assumée, soit de la pression d’une réalité difficile à dissimuler. L’année 2026 qui commence sera un test crucial pour la mise en œuvre des engagements annoncés, particulièrement sur l’emploi des jeunes et les infrastructures, dans un contexte sécuritaire et social fragile.
Le message central: Le Cameroun dispose des ressources et de la volonté pour progresser, mais cela nécessite l’unité, la discipline et un effort collectif dans un contexte international et interne difficile.
Konaté Abdoul Aziz Daniel,
Société civile












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